février 23

Pas vue pas prise.

erardLorsque l’on sonna à la porte, Madame Deslandes était encore dans la salle de bains. Elle sortait à peine de la baignoire dans laquelle elle avait fait verser une bonne poignée de sels aux algues, ceux légèrement colorés en bleu et qui donnent la peau si douce sous les doigts de son mari et surtout sous ceux de Monsieur de Riversac avec qui elle devait déjeuner ce midi. L’eau chaude était son alliée de tous les matins. Mais pas trop chaude, elle le savait. Cela ouvrait les pores de la peau et faisait apparaitre des rougeurs disgracieuses. C’était son ami le Docteur Delaporte qui lui avait expliqué cela lors d’un repas de bienfaisance au profit des orphelins du septième arrondissement. Elle tamponna son corps doucement pour se sécher. Surtout ne pas frotter, ne pas irriter sa peau de satin à laquelle elle tenait tant. Pour ne pas laisser de traces. De la salle de bains, elle avait entendu le son de la cloche de la porte d’entrée. Elle voulait voir. Juste par curiosité. Juste une minute. Elle enfila un peignoir propre dont elle croisa les pans avec soin et serra la ceinture en terminant pas un nœud simple mais ferme. Pas de danger d’ouverture inopinée. Et puis même si cela arrivait, si un sein se libérait du nid de coton, quelle importance ? Après tout. Cette idée l’amusa.

Martine avait ouvert la porte dès le premier coup de sonnette. Levée de bon matin, elle était à l’office en train de faire briller l’argenterie. Quelle corvée ! Un repas, une soirée, et deux heures de travail pour enlever tout ce qui collait aux couverts. Elle avait déposé son chiffon, avait frotté ses mains sur son tablier bleu couvert d’oxyde noir et l’avait déposé sur une chaise. Madame tenait à ce qu’elle soit toujours impeccable quand elle ouvrait la porte. Quelle que soit la personne qui se présentait et le moment de la journée.

Elle dévisagea celui qui se tenait bien droit derrière la porte de bois. Elle le reconnut tout de suite à son grand sac de cuir noir qui semblait aussi lourd qu’une enclume. Il portait la besace sur le bras gauche et tenait sa casquette et sa canne de l’autre main. Il n’était pas vraiment beau, mais il émanait de sa personne une sorte de force innée qui se voyait immédiatement. Un charisme, comme on dit. Son regard était visiblement fixe derrière ses lunettes fumées et la cicatrice qu’il portait au menton effraya un peu la jeune bonne.

« Bonjour, je suis Jacques Moulin et je viens pour…. entama-t-il d’une voix assurée.

– Je sais, Madame m’a prévenue. Suivez-moi. S’il vous plait. Par ici.

Elle passa devant. Tous deux enfilèrent le corridor, empruntèrent un minuscule boudoir dans lequel on ne trouvait qu’un guéridon portant un bouquet de tulipes et deux chaises, reprirent un petit couloir sombre décoré de tableaux de famille et débouchèrent dans le salon. Martine aurait pu passer par l’autre couloir, ils seraient arrivés plus vite, mais ils auraient alors dû prendre par la salle à manger et Madame l’interdisait pour les visiteurs de tenue modeste. Ce qui était le cas de cet ouvrier. Et la jeune bonne s’en tenait scrupuleusement aux consignes de Madame Deslandes. Elle tenait trop à sa place pour risquer de la perdre ainsi bêtement.

Ils dépassèrent le sofa tendu de toile de velours or et arrivèrent devant le meuble pour lequel ce Monsieur Moulin était venu ici : le piano. Un immense piano à queue noir. Un majestueux instrument dont le père de Madame avait fait l’acquisition dans les années quarante alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. La mère de Mathilde Deslandes adorait y jouer des heures entières et son timbre pur avait bercé la tendre enfance de la jeune femme. A la mort de son épouse, il y a de cela quatre ans, Gaston du Terrail avait offert le piano à sa fille qui venait juste de déménager pour s’installer dans cet hôtel particulier de la rue du Cherche Midi. Depuis, elle y travaillait deux fois par semaine avec un professeur particulier qui lui avait été conseillé par sa meilleure amie Agnès, et elle aimait à distraire ses amis en leur jouant quelque pièce de ce Monsieur Chopin dont elle avait obtenu à grand prix des copies de partition. Elle était chaque fois la reine de la soirée et cela la flattait et lui donnait l’importance qu’elle aimait avoir.

Jacques Moulin posa son sac au sol et sa canne sous le tabouret de velours noir face au clavier. Il s’assit, ouvrit le rabat qui cachait les quatre-vingt- huit touches de l’instrument et chercha le premier accord du bout des doigts. Il appuya sur les touches blanches : do mi sol do… le son emplit immédiatement la pièce. Il réitéra ce premier accord cinq fois, puis changea, joua de la main droite, puis de la gauche.

– C’est un Erard, annonça-t-il d’une voix d’expert.

– Evidemment, c’est écrit dessus, reprit Martine en désignant la marque dorée sur le revers du rabat.

Elle croisa le regard de Moulin caché derrière ses lunettes noires et comprit ce qu’elle n’avait pas perçu dès le début.

– Ah, pardon, bredouilla-t-elle, vous êtes… vous êtes…

– Monsieur est accordeur de piano, je vous l’avais dit, Martine, prononça une voix venant de la salle à manger.

– Oui, Madame, répondit la domestique.

– Allez, ma fille, retournez à l’office, vous y serez sûrement plus utile qu’à trainasser ici.

– Bien madame, reprit la petite bonne en quittant le salon par le couloir du boudoir.

– Bonjour Monsieur, je sus Madame Deslandes, annonça Mathilde en posant sa main sur l’épaule gauche de l’accordeur.

Surpris de ce geste familier, il avança d’un pas et salua brièvement d’un signe de tête. Il était déjà très concentré. Il fit sonner deux nouveaux accords, plus rapidement cette fois.

– A double échappement, ajouta-t-il. De la belle ouvrage.

– Exactement, répondit Mathilde. Mon père en a fait l’acquisition en 1849.

– 1849. L’année de la mort de Chopin. C’est étrange les coïncidences ! pensa-t-il à haute voix.

Elle ne répondit pas.

Jacques Moulin s’agenouilla et déplia une toile grossière qu’il posa à même le sol. Il déposa dessus délicatement ses coins, ses clés de différentes tailles et son diapason qu’il fit sonner deux fois pour bien se le mettre dans l’oreille. Il fouilla plus longuement dans son sac noir puis il se releva, retira sa veste qu’il déposa sur le tabouret, fit le tour de l’instrument par la droite, se plaça dans le creux de la queue et souleva le couvercle. Mathilde le suivit des yeux. Elle ne rata rien du spectacle lorsqu’il souleva la lourde planche de bois et que ses muscles saillirent sous ses manches de chemise. A la différence de Martine, elle le trouvait très bel homme. Un peu rude, un rien brutal dans son attitude et dans ses gestes, mais visiblement à l’aise et bien dans son corps. Elle s’approcha de lui. Il était au travail, penché sur l’instrument. A intervalles de temps réguliers, il faisait le tour du piano, allait faire sonner une note et revenait, donnait un petit tour de clé, reprenait sa cale et recommençait. Mathilde ne le quittait pas des yeux. Elle ne savait pas pourquoi, mais la vue de cet ouvrier en plein travail la fascinait terriblement.

Elle voyait ses mains aller et venir dans le grand coffre de bois, entendait les couinements des cordes sous les doigts de l’ouvrier. Il possédait de grandes mains aux doigts longs et effilés. Bien blanches et soignées. Sans savoir pour quelle raison, Mathilde imagina ces doigts sur sa peau, songea à la précision des caresses et des frôlements comme étaient précis ses gestes professionnels. Elle avait chaud, transpirait légèrement, elle ne tenait pas en place, allait et venait dans le salon. Lui la suivait visiblement au son, stoïque derrière ses bésicles fumées. Elle aimait particulièrement se placer en face de lui et provoquer son regard de passage, consciente que s’il la sentait près de lui, il ne la voyait pas. Et ce qu’elle craignait ou espérait arriva : la pression de sa ceinture se fit moins forte sous les mouvements de son corps et les pans du peignoir pourtant bien serrés, s’ouvrirent, laissant entrevoir la naissance de sa poitrine menue. Habituellement, elle aurait immédiatement resserré les liens, mais là, elle ne trouva nulle urgence à se remettre. Au contraire, elle accentua ses mouvements et le sein gauche se dévoila presque entièrement. Elle resta ainsi deux minutes, puis, d’un geste sec, Mathilde ôta la ceinture de son peignoir et la laissa tomber à ses pieds. Elle avança vers l’accordeur.

– Tout se passe comme vous voulez ? demanda-t-elle au moment où il passait devant elle.

– Il s’immobilisa, la fixa. Elle était presque nue devant lui et n’en éprouvait aucune gêne. Au contraire ! Se savoir nue devant un homme, impunément, était une jouissance supplémentaire. Une sensation qu’elle n’avait jamais éprouvée de sa vie.

– Non, répondit-il, sans laisser paraître le moindre émoi. Il me manque quelques outils que mon collègue a omis de mettre dans ma sacoche. J’ai cru pouvoir travailler sans, mais ce n’est hélas pas possible. Je ne pourrai pas terminer ce matin.

– Vous allez donc devoir revenir demain, avança Mathilde les yeux brillants et passant la langue sur ses lèvres humides. Demain, nous pourrons continuer la séance de… comment dire ? réparation ? Peut-être pourrons-nous nous accorder définitivement mon cher Monsieur Bernier ? Réussirez-vous à faire chanter ma note la plus aigüe demain, Monsieur Bernier ?

– Je ne crois pas chère Madame, annonça l’accordeur en retirant ses lunettes. En tout premier lieu parce que je suis un homme amoureux et fidèle et que mon amour pour ma femme ne me fera jamais dévier du droit chemin que je me suis fixé, quelles que soient les tentations qui se présentent devant moi.

Mathilde sentit une sorte de gêne, de malaise s’installer. Machinalement, elle ramassa son peignoir et le plaça devant sa poitrine. Il la suivit du regard.

– Et puis, ajouta-t-il, je ne suis pas Monsieur Bernier, je suis Monsieur Moulin, Jacques Moulin son associé. Il n’a pas pu venir ce matin car il a été appelé à l’Opéra pour régler trois Pleyel et un Pappe. Mais rassurez-vous, c’est lui qui viendra demain terminer le travail. Vous le reconnaitrez facilement : il est grand comme moi, fort comme moi, porte la même chemise et le même pantalon que moi. Ce sont nos tenues traditionnelles. Il me ressemble en tous points. Mais lui, il est aveugle.

© JM Bassetti  le 23 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

février 19

Petite pub pour un nouveau site.

Bonjour à toutes et à tous,

Petite pub ce matin pour un nouveau site qui vient de voir le jour sur la toile.

http://www.lechatimmobile.com

Un site qui parait anodin pour beaucoup mais qui est beaucoup plus que ça pour moi.

Sans titre 2

Une histoire qui a été l’histoire de mon enfance. Une histoire que j’ai entendue petit et que j’ai remise en mots.

Une histoire que Sandra Garcia a mis en images avec talent pour donner vie aux héros de mon enfance.

Le texte est terminé.

Les illustrations sont prêtes.

Le projet est parti dans une douzaine de maisons d’éditions. Je m’emploie à le faire connaître au plus grand nombre possible de personnes.

Alors, si dans vos amis, vous avez un éditeur (à compte d’éditeur), ou si un de vos amis connait un ami qui a un ami éditeur, voire plus… n’hésitez pas à partager ce lien et ce site.

Un souvenir d’enfance, un auteur, une illustratrice, un projet….

Bientôt un livre.

C’est le Chat Immobile.

 

février 9

Mourir pour si peu (14)

Je vous ai présenté la semaine dernière le premier chapitre d’un roman policier suédois baptisé « Mourir pour si peu », mettant en scène le commissaire Erik Löderup. J’ai reçu beaucoup de plaintes à ce sujet et beaucoup de lecteurs m’ont interrogé sur la suite à donner à cette enquête. Ce début est-il vraiment le premier chapitre d’un vrai roman policier ? Qui a tué ces deux personnes ? Pourquoi ?
C’est pourquoi j’ai décidé de vous livrer cette semaine le quatorzième chapitre de ce roman. J’inaugure de ce fait un nouveau concept : le roman policier suédois express : Le premier chapitre, deux chapitres intermédiaires et l’épilogue. La semaine prochaine, grâce à la nouvelle photo, je vous livrerai le chapitre 26 de ce roman palpitant. Et dans deux semaines, vous serez fixé. Vous saurez tout.
Finis le blabla et les paragraphes inutiles de remplissage. Dans un polar, l’essentiel est de connaitre le meurtre, le déroulement rapide de l’histoire et le meurtrier, ainsi que le mobile. Vous ne serez pas déçus.
Et cette semaine, voyageons en Norvège pour ce quatorzième chapitre. Bonne lecture.


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14

Le commissaire Erik Löderup ouvrit la porte de l’appartement et se retrouva dans un corridor peu éclairé. La femme qu’il laissait derrière lui dans le lit dormait encore, épuisée par leur belle nuit d’amour. Le drap était à peine posé sur son corps nu et deux longues jambes fuselées aux ongles rouges pointaient, silhouettes blanches, dans la pénombre de la chambre. Il ne se souvenait ni de son nom, ni du son de sa voix. Ni même de l’endroit où il l’avait rencontrée exactement. Certainement dans la boite de nuit où il avait fini la nuit avec Peter Müller et Birgit. Toute la soirée, il avait surveillé Birgit, ne l’avait pas lâchée d’un centimètre car il savait qu’à un moment ou à un autre, elle pourrait craquer, se dévoiler, faire le faux pas qu’il attendait, qu’il espérait. Il avait même tenté quelques approches avec elle, histoire de l’avoir bien à l’œil mais, visiblement, son charme légendaire n’avait pas fonctionné puisque ce n’était pas elle qui dormait là, à trois pas de lui. Le parfum féminin qu’il sentait sur sa peau le rassura quand même sur son pouvoir de séduction. Il n’avait pas dormi seul et il n’avait pas fait que dormir !

D’un coup d’œil, il repéra le nom sur la sonnette, ouvrit la porte qui donnait sur la cage d’escalier et descendit lentement. Il avait mal à la tête. Trop fumé, trop bu certainement. L’âge ne lui réussissait pas. Il y a encore vingt ans, il aurait descendu le même escalier en sifflant et en sautant une marche sur deux. Mais là, la cinquantaine bien tassée et trente années de clopes avaient considérablement ralenti ses élans.

Déjà trois jours qu’il était arrivé en Norvège et son enquête n’avait guère avancé. Les deux cadavres de Trelleborg avaient parlé et l’avaient guidé vers Kristiansand où habitait et travaillait Anna Jakobsen. La rencontre avec Erika Lie, responsable de la galerie de peinture où exerçait Anna n’avait rien donné et c’est tout à fait par hasard qu’il avait fait la connaissance de Brigit, une amie d’enfance de la victime. Mais la découverte du cadavre de Erika Lie dans une cale sèche du port avait encore compliqué l’enquête. Même blessure étrange que Anna, et surtout, même marque dans le cou, exactement au même endroit. L’assassin avait signé son crime. C’était un message à l’adresse du policier. « Je sais qui tu es, je sais ce que tu fais.. »

Arrivé devant la double porte vitrée du bâtiment, Erik Löderup jeta un coup d’œil sur la batterie de boites aux lettres et constata que celle de sa mystérieuse compagne de la nuit avait été enfoncée. La serrure avait visiblement été forcée et la petite porte était entrouverte. Löderup la tira vers lui. Une enveloppe l’attendait à l’intérieur du réceptacle. Une enveloppe blanche, sans marque extérieure. Le policier tâta le contenu à travers le papier. Un petit rectangle dur de deux centimètres sur trois environ, avec un coin cassé. Il le sentait bien sous ses doigts. Aucun doute. C’était une carte SIM. Le policier empocha l’enveloppe. Vite, il fallait trouver un magasin de téléphone, effectuer une coipe de la carte et la remettre dans la boite aux lettres. Sa disparition serait trop voyante. Il regarda dehors. Il avait encore neigé. Décidément, l’hiver était précoce cette année. Löderup boucla les trois gros boutons de son manteau, enroula son écharpe autour de son cou. La rue était déjà animée et encore éclairée. Les voitures avaient encore leurs phares allumés. A huit heures passées. La neige tombait à gros flocons, striant de blanc la vue du policier suédois. Elle redonnait une couche blanche aux amas de neige et de boue qui ornaient les trottoirs.

Löderup remonta le col de son manteau contre sa barbe naissante et s’engagea dans la rue. Avant ce soir, il fallait qu’il ait éclairci le mystère de la mort de la galeriste. Ensuite, la suite viendrait toute seule.

Peut-être…

Ceci est évidemment ma participation à l’atelier d’écriture  proposé par Leiloona Bricabook.  Une photo, quelques mots…

© JM Bassetti. Le 9 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

février 3

Tu es mon arbre.

Elle lui disait : Tu es mon arbre.chene
Jamais on ne lui avait dit
Quelque chose d’aussi gentil.
A lui.

Il demandait : quel genre d’arbre ?
Elle répondait : un chêne, un beau.
Il répliquait : un chêne, c’est gros.
Elle assurait : un chêne c’est haut.
Il demandait : un chêne ? Pourquoi ?
Elle répondait : un chêne c’est droit.
Ça a la tête dans les nuages, mais
Ça a les pieds sur terre,
C’est large, c’est fort.
On se sent à l’abri
Il protège du soleil, de la pluie
On s’y abrite,
On y habite.

 

Et lui, quand elle lui disait ça
Tu es mon Arbre,
Il fondait, il souriait,
Il se sentait
Un petit arbrisseau
Comme un frêle platane
Au-dessus d’un ruisseau.
Il se voyait petit oiseau
Sur une ronce ou un roseau.
Alors il la prenait dans ses branches
Posait ses mains sur ses hanches,
Et il se sentait fort.
Dans ces moments, il était
Doux comme un chêne
Tendre comme un chêne
Léger comme un chêne.

 

Elle lui disait : Tu es mon arbre.
Jamais on ne lui avait dit
Quelque chose d’aussi gentil.
A lui.

 

A Ninon….

© JM Bassetti. Le 3 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

janvier 30

Une bague à Drouot.

drouotC’était un samedi matin, début mars. J’étais en congé, je n’avais rien de particulier à faire. Fatigué, j’avais traîné un peu au lit, car j’avais passé plusieurs heures à lire avant de m’endormir. Il faisait beau, c’était le début du printemps. La grisaille de Paris s’atténuait. Ma tasse de café à la main, j’avais ouvert la fenêtre pour humer l’air frais du matin et tenter de me réveiller. Le ciel était dégagé, les nuages étaient hauts dans le ciel et au loin, j’entendais quelques oiseaux chanter.

Deux options s’offraient à moi. Rester dans mon marasme personnel : me vautrer sur le canapé en regardant la télé d’un œil et mon ordinateur de l’autre en plongeant de temps en temps dans un sommeil qui me fatiguerait encore plus, ou mettre ma veste, mes chaussures, et sortir faire un tour pour profiter de la journée et avoir l’impression d’avoir fait quelque chose avant de me recoucher ce soir.

J’optais pour la deuxième solution. Plus raisonnable et plus valorisant peut-être. Ne pas trainer toute la journée comme un boulet cette apathie et envie de ne rien faire. Le square Montholon n’étant pas très loin de chez moi, c’est par là que j’orientais mes pas. Une subite envie de tourner autour de la Sainte Catherine au cas où un détail m’aurait encore échappé sur l’un des cinq costumes… En plus, j’adorais le calme de ses allées, l’ombre des grands arbres et le marchand de glace à l’entrée du côté de la rue Lafayette..

Je partais donc de chez moi sur le coup de dix heures et marchais tranquillement, en trainant un peu les pieds. Venant de la rue Richelieu, je coupais le Boulevard Haussmann et m’engouffrais dans la rue Drouot.

C’est au croisement de la rue Rossini que je l’ai croisée. Qui était-elle ? Son visage m’était familier. Je l’avais vue, à la télé ou au cinéma. Impossible de me souvenir mais son allure me rappelait quelqu’un. Quelqu’un qui avait été très populaire. Dans le temps. Dans les années trente peut-être. Ou cinquante… Je n’avais rien à faire. Je l’ai donc suivie un moment. Elle marchait en hésitant, en faisant bien attention à l’endroit où elle posait les pieds. Elle semblait fragile, comme une femme de verre qui risquait de se casser au moindre choc. Devant l’hôtel Drouot, elle s’arrêta, observa la façade quelques secondes qui me parurent une éternité, puis entra dans le bâtiment. Visiblement, elle savait où elle allait. Délaissant l’ascenseur, elle se dirigea vers l’escalier et monta lentement au premier étage. Elle tenait la rampe et l’ascension de chaque marche semblait lui demander un effort gigantesque. Comme un détective derrière une femme adultère, je la suivis dans le couloir. Elle entra dans la salle numéro 3. Une salle sans magasin et sans réserve destinée aux petits objets, notamment les bijoux. Avait-elle mis un objet à vendre ou souhaitait-elle acquérir une bague ou un bracelet repéré sur un catalogue ?

La salle des ventes était à demi-pleine seulement. Il y avait là quelques brocanteurs habitués, professionnels de l’achat pour deux sous et de la revente pour quatre qui venaient faire leur marché. Acheter anonymement les souvenirs des uns, trésors fabuleux d’un passé qui n’est plus, pour vendre du rêve aux autres. Les murs, tendus de rouge renvoyaient une lumière chaude malgré les projecteurs et les spots accrochés au plafond. Elle avança dans la pièce et repéra une place au troisième rang. Elle s’y rendit à petits pas. Ce troisième rang étant entièrement vide, je fis le tour des chaises par la droite et m’assis à cinq chaises de ma mystérieuse vedette. Qu’était-elle donc venue faire ?

Elle suivait la vente d’une oreille distraite. Elle ne semblait pas intéressée par les rivières, bracelets et diadèmes qui étaient présentés. A un moment, je crus même qu’elle s’était endormie. Soudain, le crieur, d’une voix autoritaire et décidée annonça :

– Lot numéro quarante-sept : Une bague solitaire en or gris 18 K, ornée d’un diamant brillanté en serti griffe. Poids du diamant: 1 ct env. Poids brut: 4 g. TDD: 52.5. Mise à prix….

L’estimation se perdit dans le murmure de la salle. La vieille dame se redressa sur sa chaise. C’était visiblement pour ça qu’elle était venue. Le commissaire-priseur posa le verre d’eau qu’il tenait dans la main et se saisit de son marteau d’enchères. Je jetais un œil vers ma voisine. Elle venait de retirer ses gants qu’elle avait conservés jusque-là. Elle tremblait et se tordait les doigts. Je remarquais, en un regard, qu’elle avait encore de très belles mains, aux doigts longs mais déformés. Des longs doigts nus comme sont nus parfois les arbres en novembre. Un vernis brillant et soigné ornait les ongles des deux mains.

Les catalogues se levaient, les offres fusaient. Et elle regardait, tournait la tête. Elle qui avait été calme jusque-là semblait montée sur ressorts. Une vraie pile. Du haut de son perchoir, le commissaire-priseur acceptait les enchères et faisait s’envoler le prix. Il relançait, appelait. Les appels s’essoufflaient, les signes se faisaient plus rares.

Le marteau se leva dans la salle des ventes.

« Quatre cents une fois, cria le vendeur. Rien de plus ?

Silence dans la salle. Pas une main levée, pas un geste, pas un signe.

– Rien au téléphone, interrogea-t-il son clerc du regard.

Le clerc répondit d’une moue entendue.

– Quatre cents deux fois… Toujours personne ?

Comme les forces vous reviennent parfois. Soudain, dans le silence de la salle, la vieille dame se leva de sa chaise et cria :

– Je prends, je rachète tout ça. Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi. »

Mais c’était trop tard. Le marteau, une troisième fois, était retombé sur son bloc, en un bruit mat et sonore sur la voix suppliante de ma voisine. Elle n’avait même pas entendu le prix de son souvenir, ni vu le visage de celui qui allait l’emporter. Déjà le manutentionnaire enlevait la bague pour la poser sur l’étagère des objets vendus. Un bijou offert par un ancien amant. De loin, elle essayait encore de la voir. De voir une fois encore le dernier souvenir de ses amours d’antan.

La vente continua. L’actrice, ou la chanteuse, je ne sais pas, ne bougeait plus. Elle semblait tout absorbée dans un rêve, une longue réflexion. Doucement, sans bruit, elle pleurait. Les larmes coulaient le long de son visage et creusaient des sillons clairs sur le fond de teint. Elle qui avait mis volontairement en vente cette bague, venait, en un instant, de revoir le visage de celui qui lui avait offert, il y a bien des années. Elle le voyait là, devant elle. Il n’était qu’une image. Une image chérie remontée en un instant du fond de sa mémoire. Lui. Elle l’avait aimé. Tellement aimé. Son bel amour de femme. Son seul amour de femme.

Elle se leva pour quitter la salle. Drouot se vidait. Les ventes de la mi-journée étaient terminées. Du moins celle de la salle 3. Elle passa près de moi et je vis ses yeux. C’est alors que je la reconnus. C’était une chanteuse. Une immense chanteuse. Comment avais-je pu ne pas la reconnaitre, me souvenir de son visage si dur et si beau à la fois ?

C’était Barbara….

Hagarde, elle sortit de la salle des ventes.
Je la vis s’éloigner, courbée et déchirante.
De ses amours d’antan, rien ne lui restait plus
Pas même ce souvenir, aujourd’hui disparu.

© JM Bassetti. 30 Janvier 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.