avril 23

Du bien à l’âme

photo5 Grand rêveur va !!
Non mais tu espérais quoi gros malin ? Tu croyais vraiment que ça allait marcher ? Tu pensais sérieusement que le public, le bouche à oreille allait te faire la promo de ton livre ? Pour qui tu prends les gens ? Pour des attachés de presse ?
Alors comme ça, Monsieur dépose des livres à droite à gauche, sur des bancs, devant la FNAC, sur des terrasses de bistrot, sur des distributeurs d’argent, dans des salles d’attente, dans des salles d’embarquement d’aéroport, dans des gares et d’autres endroits incongrus et tu espères un retour ? Ah, tu écris un petit mot à l’intérieur ? Tu expliques ta démarche ? Tu dis que c’est gratuit, que la personne qui trouve le livre peut le lire tranquille et puis le reposer ailleurs et puis surtout te mettre un petit mot ? Pour te dire quoi, malin ? Merci ? Non mais c’est bien toi, ça… Tu donnes bien ton adresse mail au moins ? Oui ? En gros ? Et personne te ne répond ? Tu as bien déposé vingt livres dans l’espoir idiot d’avoir un retour… Et ? Rien ? Pas un mot, pas un merci, pas une commande surtout, pas un retour…. Mais tu connais la société pourtant. Tu sais comment ça marche… On prend, on prend… Mais pour donner, pour renvoyer l’ascenseur, c’est autre chose…
Tu as choisi d’être ton propre éditeur aussi, ne te plains pas… Tu assures la promotion de ton livre…
Faire la promo de son livre,  c’est épuisant ! J’ai publié tout seul sur  Kindle, sur Kobo, impression papier à mes frais chez un imprimeur. J’ai fait des marque-pages, des cartes, des flyers… J’ai cherché des éditeurs, des gens qui te demandent 3000 € pour que tu aies le droit d’acheter ton propre livre avec une réduction de 20% par rapport aux autres !! Je démarche chez les libraires, j’écris, on ne me répond même pas. Je fais parfois des signatures dans les librairies, à force d’insister. Parfois ça se passe bien, les gens sont sympas. Parfois, t’es dans un coin de la librairie pendant trois heures, on ne t’offre même pas un café, on ne s’occupe pas de toi, pas de promo, pas d’affiche, et quand tu pars, on te redonne 65% du prix du bouquin, et encore, t’as l’impression de faire l’aumône… 35 % pour le libraire qui t’a juste prêté 2 m2 pour que tu vendes trois livres…
J’ai aussi fait le forcing sur Monbestseller.com. J’ai été sélectionné en Janvier pour le Grand Prix du livre non édité de Monbestseller. Ca a été épuisant. Twitter, facebook, contacts tous les jours… J’ai épuisé mes contacts et les contacts de mes contacts. Ils en avaient plein le cul à force de les solliciter ! Rappeler, inciter, convaincre, discuter. Tu t’uses la santé, tu passes la moitié de ta journée à regarder le classement, tu balises dès que tu baisses. Total, j’ai été sélectionné, Youpi, mais depuis, j’ai un peu abandonné et mon livre est descendu jusqu’à la 33eme place… Là, je m’y remets, mais c’est épuisant !!
Et en plus, tu donnes des coups de main aux copains qui sont dans la même galère que toi. Tu twittes pour eux parce que tu y crois. Déborah, Virginie, Thierry, Macha, Yannick, Lionel, Sabine, Denis, Mathieu sont des gens que je ne connais pas physiquement, mais que j’aide sur leurs sites, sur Ipagination, sur ShortEditions, etc… Entre nous, « les auteurs », on s’entraide ! parce qu’on a la même passion, parce qu’on veut être lus. Pas nécessairement payés. Juste lus…
Alors, maintenant, je recommence à écrire. J’ai acheté un nouveau nom de domaine : www.jmbassetti.fr sur lequel je mettrai tous mes textes.
Je vais continuer à déposer quelques livres à des endroits stratégiques, parce que j’y crois toujours, jusqu’à ce que quelqu’un enfin un jour me réponde.
Et parce qu’un petit mot, une remarque à la suite d’un texte, un « merci » sur un mail, ça a autant de valeur, si ce n’est plus qu’un billet de dix euros.
Ca fait du bien à l’âme !

© JM Bassetti 23 avril 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

avril 21

Comme tournent les manèges

manegeD’un pas assuré, sans se poser la moindre question,  Julien monta sur le manège et s’installa sur le tracteur rouge. Il n’y avait là aucun hasard dans sa démarche. Tout était calculé. C’était Sci-en-ti-fi-que. Selon l’étude statistique qu’il tenait parfaitement à jour dans sa chambre, c’était indéniablement le tracteur qui avait les meilleurs résultats.
Ne cherchez pas à comprendre, les chiffres étaient là, secs, froids, glacés même.
Tout avait commencé  il y a de cela un mois. Sa mère l’avait laissé là, au bord du manège avec deux pièces de 1F. De quoi faire quatre tours. Minimum… Elle lui avait dit : « Je sors juste du square, j’ai une petite course à faire en face, je reviens dans quelques minutes, amuse-toi ! ». Et dans sa main gauche, elle avait glissé deux Figolus pour son goûter. Il était resté là, les bras ballants, les deux gâteaux dans une main et les deux pièces dans l’autre. Deux francs, quatre petits tickets de plastique jaune que le préposé au manège vous donnait et vous reprenait immédiatement. Ne pas en profiter tout de suite. Attendre, étudier, sonder, calculer, laisser les autres faire, les laisser se lancer tête baissée, bêtement et ne monter sur le carrousel que lorsque la certitude serait là, présente et évidente.
Alors, il avait pris une chaise métallique, à l’assise ajourée et tellement lisse d’avoir accueilli des milliers de culs de papas, de mamans, de mémés et de pépés aux regards ébahis devant leurs progénitures, certainement les plus beaux de la terre, et il avait observé.
Six fois, le manège avait tourné, presque au complet et ses calculs venaient bien compléter scientifiquement ce qu’il avait deviné empiriquement. Ah, les mathématiques étaient décidément une bien belle chose ! Avant que sa mère ne revienne, il avait mis les deux pièces dans la poche gauche de son short, avait replacé son mouchoir par-dessus pour que les pièces ne s’entrechoquent pas et s’était rassis en attendant maman bien sagement, tout en continuant à scruter de ses grands yeux bleus. Même le gardien du square, même les petites filles en jupes légères ne l’intéressaient pas. Il était dans une démarche scientifique implacable et rien ne viendrait le distraire.
Les deux vélos furent immédiatement mis à l’écart. Même s’ils étaient suffisamment hauts, ils étaient trop centrés, trop mal placés.
Au retour de l’école, au lieu de passer par le boulevard comme d’habitude, il passait désormais par le square et longeait le lac où les cygnes glissaient doucement et silencieusement. Le gardien était souvent là à discuter avec des retraités qui lançaient du pain sec dans l’eau brillante sous le soleil printanier. Il remontait la petite butte arborée et débouchait dans la clairière où trônait le manège. Oh, il ne pouvait pas rester longtemps, sa maman se serait inquiétée, mais il prenait quand même le temps de regarder le manège tourner pendant deux, voire trois tours. Il notait alors mentalement le résultat de son observation et rentrait en courant, comme pour rattraper le temps passé à regarder. Une fois dans sa chambre, il consignerait par écrit le résultat de son étude. Au crayon à papier, comme d’habitude.
Pas la voiture bleue. Malgré son numéro 9 et son étoile jaune à l’arrière, elle est trop basse et on a les jambes coincées dedans. Trop peu de chances, vraiment trop peu de chances. Les chiffres parlent d’eux-mêmes !
Jeudi, pas d’école. Une bonne raison pour sortir. Peut-être…
« Julien, s’il te plait, tu pourrais être gentil et aller chercher mes chaussures chez le cordonnier ? C’est juste à côté du square. Ca fait peut-être un peu loin, mais j’en ai vraiment besoin et je n’ai pas le temps
Lui qui d’habitude rechignait même pour aller chercher le pain en bas de la cour n’allait pas laisser passer une occasion pareille.
- Bien sûr maman, je vais y aller.
- Merci mon Juju, tu me sauves. T’es vraiment trop mimi. Tiens, voilà 1 Franc pour te remercier. Coupe par le square, ce sera plus prudent. Au retour, passe au manège de Victor si tu veux. Il fait beau. Profites-en. Mais pas longtemps, hein ? Promis ?
- Promis, M’man. »
Et muni du ticket du cordonnier, d’un billet de dix francs pour les chaussures et d’une pièce de un franc, Julien s’apprête à partir. Au passage, il file dans sa chambre récupérer les deux autres pièces. Ce soir, au retour, il rangerait son butin dans sa boite de pastilles Vichy en métal dans le deuxième tiroir de son bureau.
Le passage chez le cordonnier se fit en un éclair. A peine quinze minutes après avoir quitté l’appartement, il était assis sur la plus usée des chaises blanches, en face de Wili, le petit filou qui gardait le manège. Dans sa cabine, Victor vendait des tickets à une grosse nounou venue accompagner les deux petits sous sa garde.
De sa chaise, Julien observait tous les mouvements, écoutait les cris des enfants.
Et surtout, il regardait la peluche jaune accrochée à une corde légère et que Victor faisait monter et descendre au fil de la musique. A l’arrière de la peluche, accrochée par une pince à linge, se dandinait une queue de fourrure, comme celle de David Crocket, comme celle que son père avait achetée dans une station Esso et accrochée au rétroviseur de la voiture.
Julien ne tenait plus compte des vélos et de la voiture, leur compte était réglé.
Pour compléter ses calculs compliqués, il lui restait les deux motos et le tracteur. Il y avait encore une incertitude.
Le manège tournait, la musique tintinnabulait, les enfants riaient, Victor rigolait tout fort. La grosse nounou secouait sa grosse main pour faire coucou aux gamins. Et Julien regardait attentif. Et ce qu’il voyait confirmait ce qu’il pensait depuis un moment.
C’était le tracteur.
A 58 %, c’était le tracteur.
D’un pas assuré, sans même se poser la moindre question,  il acheta deux tickets, monta sur le manège et s’installa sur le tracteur rouge. Il n’y avait là aucun hasard dans sa démarche. Tout était calculé. C’était Sci-en-ti-fi-que. Selon l’étude statistique qu’il tenait parfaitement à jour dans sa chambre, c’était indéniablement à partir du tracteur qu’on avait le plus de chances d’attraper la queue et d’avoir un tour gratuit.
Au premier tour, ce fut une petite fille installée sur le vélo rose qui attrapa la queue.
Au second tour, encore une petite fille, cette fois-ci assise dans la voiture bleue qui décrocha le Saint Graal. Victor l’avait visiblement fait exprès. C’était évident !
Julien descendit du tracteur, mais laissa ostensiblement le sac de chaussures sur le siège, histoire de garder la place. Il acheta quatre nouveaux tickets avec les deux francs économisées.
Les jumeaux installés sur les deux motos décrochèrent le pompon chacun leur tour.
La petite fille de la voiture l’attrapa immédiatement après.
Désespéré, assis au volant de son tracteur rouge, Julien entama son dernier tour de la journée. Le sixième ! Les mathématiques ne pouvaient pas se tromper ainsi. 58%, c’était plus d’une chance sur deux.
Le manège démarra. Jusque-là, il n’avait pas osé, mais là, il fallait forcer la chance. Julien eut mal au ventre lorsque Victor se saisit de la corde et accrocha la pince à linge au derrière de la peluche. Cette fois-ci, c’était pour lui. Certain. Et à chaque fois qu’il tendait le bras pour attraper la queue de fourrure, Victor la faisait sauter d’un rapide coup de poignet. Debout sur le tracteur,  Julien tendait les deux bras vers le haut et se grandissait sur la pointe des pieds. Le désespoir fut à son comble quand une petite fille qui en était à son tout premier tour, assise tranquillement sur un vélo décrocha l’appendice que Victor lui avait carrément mis dans la main.
Le manège stoppa. Toute la misère du monde dans le crâne, Julien descendit du tracteur. Il plongea  les mains dans ses poches et découvrit un Figolu que sa mère lui avait donné avant de partir. Il croqua dans le biscuit et prit le chemin de la sortie du parc. Au moment où il finissait son gâteau, il entendit une voix derrière lui.
« Petit !!  Hé, petit !!
- Oui, M’sieur ?
C’était Victor.
- Tu as oublié tes chaussures sur le tracteur.
- Ah. Merci M’sieur.
- Tu la voulais vraiment la queue aujourd’hui non ?
- Oui, M’sieur, j’avais tout calculé, tout regardé. Elle ne pouvait pas m’échapper.
- Tu as fait des calculs ?
- Oh oui, M’sieur, plein.
- Mais dans tes calculs, tu as oublié quelque chose d’important.
- Ah bon ?
- Oui. Moi.
- Vous ? Comment ça, vous ?
- Tu veux que je te dise un secret ?
- Oh oui.
- La queue, je le donne à qui je veux.
- Comment ça ? Mais… mes calculs ?
- C’est moi qui décide.
- Alors ?
- Alors, la prochaine fois, je te promets, la prochaine fois, tu l’auras. Deux fois de suite.
- La prochaine fois ? Deux fois ?
- Oui, c’est promis, tu verras. »

Un sourire immense éclaira le visage du petit garçon.
Ce jour-là fut un jour important dans la vie de Julien. Le jour où il comprit quelque chose d’important. C’est que tous les calculs du monde ne peuvent rien contre la volonté de celui qui tient la ficelle.

Ainsi va le monde comme tournent les manèges.

Image: Macha Seruoff

Manège: Le Bazar Roulant : https://my.zikinf.com/lebazarroulant

© JM Bassetti, le 21 Avril 2014. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

avril 20

Nuit pluie, matin, chagrin

pluieHier soir soleil.
Je rentre c’est bon
Musique à fond
Plein les oreilles

Pendant la nuit
Ca dégringole
Et moi j’rigole
Bien à l’abri
Du fond d’mon lit
J’entends le vent
Putain quel temps
Bon sang quelle pluie.

C’matin j’descends
J’mets mes chaussures
Vite ma voiture
Je vais à Caen

Quelle découverte !
J’suis attrapé
Hier j’ai laissé
La f’nêtre ouverte

Le cul mouillé
Sur dix serviettes
Quelle prise de tête
J’suis dégouté !

 

JM Bassetti 20 Avril 2014. Droits de reproduction interdits, mais qui oserait reproduire ça, sans rire !!

avril 18

Reconversion difficile

ipaginationAtelier d’écriture sur le site Ipagination.

Sujet: À l’occasion de la journée internationale du livre et du droit d’auteur du 23 avril 2014, nous vous proposons le sujet suivant :

« Ah, le livre, merveilleux objet que l’on découvre et redécouvre au fil du temps ! Il nous emprisonne dans les méandres de ses histoires, ses drôles de convenances.
Et si vous vous preniez pour un héros mythique de ces belles aventures ?

Soyez un Julien Sorel, une Anna Karénine, un Quasimodo, une Hermione Granger, un Etienne Lantier, une Madame Bovary, un D’artagnan ou pourquoi pas… une Scarlett O’Hara.
Faites revivre ces personnages dans une aventure d’aujourd’hui en gardant leur principale caractéristique telle que l’a définie l’auteur d’origine.
En 1500 mots maximum, refaites nous rêver et montrez nous vos plus beaux atouts d’auteur.

 

bourvilC’est un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui a l’air malade et qui se porte à merveille ; sa fourberie commence là. Il sourit habituellement par précaution, et est poli à peu près avec tout le monde, même avec le clodo auquel il refuse un euro. Il a le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Sa coquetterie consiste à boire avec les SDF. Personne n’a jamais pu le griser. Il fume toute la journée. Il porte un imper douteux, gras et sale  et sous son imper un vieux T-shirt  noir(1).
D’un lourd coup d’épaule, il pousse la porte de l’immeuble dont le digicode n’est plus depuis longtemps qu’un lointain souvenir. Les douze boutons métalliques pendent lamentablement et le haut-parleur est défoncé et hors d’usage depuis quelques mois déjà. Peut-être commencera-t-il bientôt une seconde vie dans un quelconque appareil de musique. Pour le moment, il est toujours dans son logement de plastique. Mais pour combien de temps ? Dans le hall d’entrée, vaste poubelle citadine désertée depuis longtemps par les techniciennes de surface qui refusent d’y pénétrer, les papiers de sandwiches et les boites de pizza en carton côtoient sur le sol les bouteilles de sodas et les canettes de bière. D’un geste machinal, il shoote dans un mégot de cigarette.

« Saloperie de bout doré, grommelle-t-il. Plus rien à récupérer avec les américaines. Du temps des Gauloises et des Gitanes, on en faisait une avec six. Au moins, les pauvres avaient de quoi fumer.. »

Machinalement, il ouvre la porte défoncée de sa boite aux lettres, histoire de voir si aucun virement n’est arrivé. Rien. Vide. Il en profite pour regarder dans les casiers voisins, on ne sait jamais, peut-être un des locataires de cette tour aurait-il un chèque de la sécu ou autre. Quelque chose à tirer quoi… Son voisin de palier, celui qui habite le F2 en face de l’ascenseur,  Pontfarcy, ou Pontmercy, un nom comme ça, reçoit de temps en temps des enveloppes  intéressantes. Une fois même, il y avait un billet de cent euros… Tout bénef ! Mais bon, c’est pas tous les jours Byzance non plus !

Huit, dix, douze, huit dix douze, huit, dix, douze, huit, dix douze…. Machinalement, il compte les marches des demi-étages. L’ascenseur ? Non, merci bien. Quand il n’est pas bloqué par les bandes du quartier qui y font Dieu sait quoi, on marche sur les seringues, les capotes usagées et les bouteilles de vodka. On a beau être un ancien militaire, avoir fait l’Indochine et l’Algérie, avoir côtoyé des généraux et tutoyé des colonels, on garde quand même sa dignité. Ah, l’armée, c’était le bon temps. Il n’était que sergent, mais sûr que sans lui, le bataillon n’aurait pas eu la même gueule. Courageux, il n’hésitait pas à aller au feu, et bien souvent, les balles lui avaient sifflé aux oreilles. Il avait été un bon soldat. Evidemment, le soir, dans l’ombre, avec ses copains, il détroussait un peu les cadavres, les amis comme les ennemis, mais comme il disait : « Là où ils sont, ils en ont plus besoin ! ». Une montre par-ci, un billet par-là, un portefeuille ou quelques pièces… Et puis personne ne le savait. Prescription maintenant !

Quatrième étage, porte gauche, appartement 1802. Il insère la clé dans la porte et tourne. Tiens la maison est déjà ouverte. La mère est sûrement là. Elle devait aller faire les courses en début d’après-midi et récupérer quelques bons d’achat sur les caisses. Bizarre qu’elle soit déjà rentrée.

Rapidement, il fait le tour de l’appartement. Personne à l’horizon. La chambre du fils est un bordel sans nom. Des fringues qui trainent, des slips, des chaussettes, des boites de gâteaux vides, des canettes, des bouteilles, des verres. Tiens !  Des verres. Pas étonnant qu’il n’en reste plus à la cuisine, ils sont tous là ! Le lit n’est pas fait, évidemment, mais a-t-il jamais été fait depuis des années ? Des papiers, des feuilles de cours, quelques photocopies. Sur une étagère, Zadig de Voltaire, l’Emile de Rousseau surnagent étonnement au-dessus de revues X et de magazines de motos. Voltaire, Rousseau. Est-ce qu’il les a lus au moins ? Ou empruntés ? Ou volés ?

Où peut-il bien être parti trainer cet après-midi ? En cours ? Peut-être, mais pas sûr. Depuis quelque temps, il guette le moindre mouvement social, la moindre manifestation pour aller foutre le souk parmi les allumés d’extrême droite. Lui, la politique, il s’en fout. Que ce soit la manif pour tous, les agriculteurs, les notaires ou les fonctionnaires, c’est du pareil au même… La même bonne possibilité d’aller casser des vitrines, de récupérer quelques bricoles qui trainent. Et puis, si l’occasion se présente de casser la gueule à un flic ou de faire les poches d’un bourgeois, il ne se gêne pas le petit ! Faudrait quand même pas qu’il se prenne une balle dans la peau à force de faire le con.

Sans même fermer la porte de la chambre du fils, il retourne dans le couloir et ouvre la chambre des filles. C’est pas la gloire non plus là-dedans. Un peu mieux rangé que chez leur frère. L’odeur n’est pas la même surtout. Chez lui, ça sent la clope, les chaussettes sales et la testostérone, chez elles, ça serait plutôt le dissolvant, le déodorant et le parfum à bas prix. Peut-être un peu plus chic, mais tout aussi écœurant en fait. En début d’après-midi, elles devraient être à la fac normalement. Parce qu’elles suivent des études. Oh, pas de trop près, non plus, juste suffisamment pour avoir droit au Resto U, à l’allocation logement et à la sécu. Elles rentrent tard le soir, quand elles rentrent. Jamais un mec à la maison, ça, c’est l’usage. Pas de ça sous le toit des parents. Mais il ne se fait pas d’illusion, ses filles ne sont pas des parangons de vertu. Le loup, elles l’ont déjà vu. Mais loin, pas ici.  La plus jeune fraye un peu avec le voisin, Pontmercy, mais lui, il veille au grain. Pas de ça… Ou alors, il faudra qu’il allonge le Marius. On a sa dignité, on ne donne pas sa fille à un jeune homme de bonne famille sans un petit remerciement en échange. C’est la vie. Il faut bien que tout le monde vive !!

Au fond du couloir, une toute petite pièce, avec juste une paillasse par terre. C’est « la chambre à la petite ». Personne n’y va jamais. Elle s’en débrouille. La petite, c’est une gamine que la mère et lui ont accueillie, pour faire plaisir, parce que sa mère était morte. Un bonhomme de la DDASS ou du CCAS était passé un jour et avait demandé s’ils pouvaient la prendre quelques jours, histoire de dépanner. « Ce sera combien par jour ? » avait demandé la mère. La réponse avait semblé lui convenir puisqu’elle était restée. Maintenant, elle est toujours là, elle s’occupe du ménage, de la vaisselle, fait un peu les courses. C’est elle qui remonte les packs d’eau notamment, parce que quatre étages sans ascenseur avec des pack de Cristalline, bonjour !

Décidément la maison est vide. Pourtant la télé gueule dans la salle. Personne pour la regarder, mais c’est une habitude. La télé, c’est le bruit de fond des cités, c’est un membre de la famille. Elle parle, on lui répond, on l’insulte, on se fout d’elle, et elle ne dit jamais rien. Avec elle à la maison, on a l’impression d’être moins seul. Mais il ne se fait pas d’illusion. Il sait que c’est juste une impression.

Bon allez, il va aller casser une petite graine au bistrot en bas. Rencontrer les copains. Boire un canon. Ou deux. Ou trois.  Après, il ira faire un tour au Pôle Emploi, histoire de justifier les quelques sous qu’il reçoit chaque mois. L’envie de bosser l’a quitté depuis un moment. Tiens, depuis qu’ils ont dû fermer leur auberge. Une belle auberge qu’ils avaient avec la mère. A Montfermeil, à la sortie de Clichy. Dans ce qui était avant la Seine et Oise, département rupin et qui est devenu la Seine Saint Denis, le 93, le Neuf Trois, département maudit. Expulsés ils ont été. Pour construire les barres d’immeubles et les cités ouvrières. Elle était réputée pourtant leur petite auberge. Depuis, c’est le chômage, la descente aux enfers. Les indemnités de dédommagement ont été vite dépensées. Maintenant, pour bouffer, c’est la démerde. Chacun fait comme il peut.  Il en a plein le cul, Thénardier de cette vie, de cette société où il n’a pas sa place. Pour nourrir sa famille et picoler ce dont il a besoin, il est bien obligé de faire des petits arrangements pas toujours catholiques.

Juste histoire de  vivre une vie décente. Pas une vie à deux balles. Une vie dans laquelle il traîne.
Malheureux.  Pitoyable. Détestable.

Misérable….

(1)    La description originale de Thénardier est la suivante : « Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade et qui se portait à merveille ; sa fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l’abbé Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne n’avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. » (Victor Hugo, les Misérables, chapitre II)

Image tirée de http://susauvieuxmonde.canalblog.com/archives/2013/02/27/26522031.html

avril 17

Le chat immobile (préface)

soleilÉtonnant d’écrire une préface après avoir publié l’histoire en entier. Simplement, avant de retravailler les huit épisodes et d’en faire une histoire complète, j’ai voulu que vous compreniez d’où venait ce conte et ce qu’il représentait pour moi.
Il est fort possible que le chat immobile trouve un illustrateur et prenne un jour une autre forme que ce fichier informatique… J’y travaille.
Bonne lecture de cette pré(post)face qui vous éclairera sur l’histoire que vous avez lue ou vous donnera envie de la lire si vous ne l’avez pas fait.

Le chat immobile

C’était en 1963. Ou 1964, peut-être…
Papa travaillait alors à Pechiney Saint Gobain. Au « siège » comme il disait, qui devait se trouver à Neuilly si je me souviens bien. Nous, nous habitions Courbevoie (n’est-ce pas Jean Paul ?).
Dans les usines, on devait tester plein de choses. C’était les trente glorieuses. Ma sœur disait que papa fabriquait des coquillettes, ou des nouilles, je n’ai jamais bien su ce que c’était. Le plastique était roi et papa ramenait à la maison des boites hyper solides, orange-marron que maman possède d’ailleurs toujours et dans lesquelles on rangeait tout et n’importe quoi (boites à oreillers, casiers  à chaussures, boites à cirage, caisses de rangement, etc, etc…). Des grandes boites hyper moches mais hyper grandes ! Mais hyper moches quand même… Et puis un jour, papa est rentré de l’usine  avec des disques 45 tours. Je n’ai jamais trop su d’où ils venaient. Il y en avait tout un tas, sans pochettes, directement dans une enveloppe style kraft. Il y avait même des disques 45 tours souples. Ils étaient noirs et on pouvait les rouler, carrément. Ils n’avaient qu’une seule face et on voyait bien les sillons dessus !!! Je suis sûr que vous n’en avez jamais vu… Ca n’a jamais été plus loin que l’expérimentation ces trucs-là visiblement !  Et dans ce tas de disques, il y avait l’histoire du chat immobile, racontée par Pierre Sabbagh, alors grande vedette de la télévision. Sabbagh était à l’époque marié à Catherine Langeais, « speakerine » permanentée de la seule et unique chaine, avec Jacqueline Huet et Jacqueline Caurat.
Un jour, je ne sais pas quand, mes parents ont dû retirer le 25 cm d’Edith Piaf ou de Enrico Macias de sur le tourne-disque, ont placé la rondelle qui permettait d’écouter les 45 tours (les plus de 30 ou 40 ans savent de quoi je parle…) et m’ont appelé. Le disque craquait, évidemment. Soudain, j’ai entendu la voix reconnaissable de Pierre Sabbagh commencer ainsi.
« Pour commencer, je vais allumer ma pipe…. » Imaginez-vous entendre ça maintenant ? On entendait Sabbagh gratter son allumette, puis le tabac qui prenait feu, puis le bruit des premières bouffées. Tout juste si on n’agitait pas la main pour dissiper la fumée tellement c’était réaliste. Aujourd’hui, cette partie serait interdite, on n’aurait d’ailleurs même pas l’idée de l’enregistrer dans notre société où petit à petit, tout est interdit ou règlementé!! Puis commençait vraiment l’histoire du chat immobile. Avec les personnages qui s’appelaient Pierre et Catherine, comme Sabbagh et Langeais. Mon esprit vagabondait au rythme du chameau qui emmenait Pierre dans la fameuse ville. Je souffrais avec lui en jouant aux échecs. Jusqu’à ce que Sabbagh insiste comme au début : « Moi, je vais rallumer ma pipe qui vient de s’éteindre, le temps que vous tourniez le disque… » Et on repartait pour sept ou huit minutes d’histoire. Catherine entrait en scène. Pas d’enfant avec elle, mais un serviteur que j’imaginais noir d’ébène (allez savoir pourquoi) à qui elle faisait un petit signe pour lâcher les souris contenues alors dans une caisse mystérieuse !
Et ce chat, ce fameux chat, clé du destin et de la vie des hommes… Comme il m’impressionnait. Maintenant encore, en récrivant l’histoire, je l’imagine immense, tel un sphinx égyptien avec son lourd chandelier en argent posé sur le crâne. Un chat avec un chandelier, ce n’est pas raisonnable, pas envisageable… Mais si, c’est comme ça, et moi, même à cinquante-six ans, j’y crois encore. D’ailleurs je crois que je l’ai vu, en vrai, tellement il est présent.  Je peux même vous le décrire ce chat, je le vois, là devant mes yeux.
Enfin, les deux pommes, ces fameuses deux pommes qui tombent du ciel à la fin de l’histoire. Comme je les aimais ces pommes, comme j’étais heureux que Sabbagh m’offre une pomme parce que j’avais été gentil et que j’avais écouté bien sagement son histoire.
Combien de fois ai-je écouté « Le chat immobile » ? Je ne sais pas. Des centaines de fois certainement !  Suffisamment souvent en tout cas pour que je me souvienne des mots exacts et des intonations du présentateur du journal télé. « Je possède un chat qui a la particularité… », « Ah, Pierre n’en pouvait plus.. », « Ils jouèrent encore toute une journée, et encore toute une nuit », « J’abandonne, Majesté, je suis votre prisonnier… ».
Cette histoire a bien été écrite par quelqu’un…Il doit bien y avoir un copyright quelque part, un auteur, des droits d’auteur… Depuis longtemps j’avais envié de redonner vie à ce chat qui a à la fois bercé et terrorisé mon enfance. Différentes recherches n’ont rien donné. Alors je me lance. Sachant parfaitement que cette histoire ne provient pas de mon imagination mais de celle de quelqu’un d’autre. Ce n’est même pas du plagiat, c’est la retranscription « à ma sauce » d’un souvenir d’enfance inconnu ou connu uniquement de moi, de ma mère, de mes sœurs, de mes enfants et de quelques classes de CE2 à qui j’ai dû la raconter… Comme m’a dit ma sœur la semaine dernière : « Cette histoire, je ne l’ai jamais vue, je ne l’ai jamais lue, mais je l’ai entendue.. » C’est bien de mémoire auditive dont on parle là.
J’ai recherché le disque à la maison. Il a disparu. Plus aucune trace…
Et puis, d’une façon ou d’une autre, c’est un clin d’œil à Papa. Toutes les occasions sont bonnes ! Ne pas en rater une seule ! Comme souffler dans sa tasse de café vide, comme peler à blanc les mandarines pendant un quart d’heure avant de les manger, comme la soupe au lait, comme sucer des zans ou rechercher les boites vides chez les brocanteurs, comme les expressions bien à lui, comme les France-Angleterre du tournoi des cinq nations (oui, j’ai bien dit cinq !)…
Le chat immobile, c’est Sabbagh, Courbevoie, mes parents, le tourne-disque, les fauteuils noirs et blancs, c’est le goût de l’enfance, c’est une madeleine, une merveilleuse madeleine que je vous offre aujourd’hui.

Bonne lecture.