mars 24

Lauréat

short

J’ai reçu hier ce message et je dois dire humblement qu’il m’a fait grand plaisir.
Plusieurs fois recalé, plusieurs fois en finale et cette fois-ci Lauréat.
J’avoue que je ne boude pas mon plaisir. Bravo à tous les autres lauréats. Bravo à toutes celles et à à tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’être retenus.
L’écriture est une belle aventure. Mais solitaire… Souvent on a l’impression d’écrire dans le vide, de faire de la pub pour nos textes et puis de ne pas avoir de retour… J’ai mis toutes mes tripes dans cette histoire… Quoi ? Seulement deux « Like » sur FB, trois votes sur Short ? Merde alors…
Et puis d’un seul coup, un peu de reconnaissance… des votes, des commentaires, et aujourd’hui, le mot Lauréat à côté de mon nom.

piece
J’avoue que je suis plus heureux de cette dénomination que des 100 euros qui accompagnent le prix. Je ne les refuserai cependant pas, et ils seront transformés en un excellent repas au restaurant que nous ne nous serions pas payés autrement.
Ce qui me ravit aussi c’est de figurer sur le journal de Short et dans les « Recommandés » des applications Android et IOS. Parce que cette visibilité nous apporte des lecteurs. Et quoi de plus important pour un auteur que d’être lu ?
Merci à Short, merci aux lecteurs et aux votants.

Pour les habitués, le texte, c’est celui-ci : http://www.kervenec.net/uchronies/?p=2138

A bientôt ici, sur Short edition ou ailleurs…

JMB

mars 23

Ton bleu Marine

J’aime le bleu du ciel,camaieu-bleu_242468_1412878467
Où les oiseaux se perdent en volant
Où le soleil s’éclipse de temps en temps,
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu de la mer
Où les poissons se cachent en nageant
Où le soleil s’enfonce de temps en temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu de mon steak
Où le couteau glisse en coupant
Où un peu de sang perle de temps en temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu de tes yeux
Où je me perds en rêvant
Où les étoiles scintillent quasiment tout le temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

J’aime le bleu outremer,
Le bleu canard, le bleu cobalt et le cyan
Le bleu de Prusse et le bleu France évidemment
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas le bleu marine.

Ai-je été assez clair ?
J’aime le rose, le vert et puis le blanc
Le rouge mais pas trop, le noir de temps en temps
Mais bordel de trou de pine
Je n’aime pas ton bleu, Marine.

© JM Bassetti, le 22 Mars 2015, au soir des élections départementales. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

mars 13

Interview impartiale

microInterview entendue un matin dans une « matinale », avant de partir travailler :

– …. et en fin de compte, je trouve que le premier ministre a eu une attitude inqualifiable.

– Vous pensez qu’il doit démissionner ?

– En tout cas, il doit se remettre en question, c’est certain.

– Vous pensez donc qu’il doit démissionner ?

– Il doit réfléchir et tirer les conclusions de ses actes.

– En signant sa lettre de démission par exemple ?

– Et les gens de son parti ont le devoir de lui demander de s’expliquer.

– En exigeant qu’il remette sa démission ?

– …..

– Il doit démissionner, c’est ce que vous semblez vouloir dire ?

– En tout cas, une telle déclaration ne doit pas rester sans réaction au sein du parti de gouvernement qui le soutient, c’est certain.

– Ça veut dire que le bureau politique du parti doit demander la démission du premier ministre ?

– C’est à lui en effet de demander des comptes. Et de demander…

–  … la démission du premier ministre ?

– En tout cas, si j’étais à sa place et si mon propre parti me le demandait…

– Vous démissionneriez à la place du premier ministre ?

– Au moins je me poserais la question.

– Vous démissionneriez, comme devrait démissionner le premier ministre ? C’est ça que vous pensez ?

– Oui, je pense que je démissionnerais.

– Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa hhhhhhhhhhhhhhhhh.. Ben putain ça a été long. Mais j’y suis arrivé. Aux forceps, mais il l’a dit….

Et bien sûr, ce « scoop » est immédiatement repris dans les titres du journal qui suit. « Au micro de Machinchose, Trucmuche a demandé la démission du premier ministre.. »

De temps en temps, les interviews de certains journalistes ressemblent plutôt à des interrogatoires de policiers qui cherchent à tout prix à obtenir des aveux. Pilonner, pilonner jusqu’à ce que l’interviewé dise ce que l’interviewer a envie qu’il dise.

© JM Bassetti. A Saint Aubin, le 12 Mars 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

mars 11

Sept heures dix.

penduleElle avait tout fait. Depuis son retour du bureau, elle avait tout fait. Elle avait lavé la vaisselle du petit déjeuner qui trainait depuis le matin et que personne n’avait eu l’idée de rincer à sa place. Elle avait mis une lessive en route et étendu la précédente. Dans la cave puisque le temps ne se prêtait pas encore à voir le linge dans le jardin. Et puis le soir, on n’étend pas dehors, quelle idée…

Il avait tout fait. Depuis son retour de l’usine, il avait tout fait. Il avait donné un petit coup aux derniers choux qui restaient, ramassé les tout derniers poireaux d’hiver et vérifié la bonne taille de l’ultime céleri. Pour dimanche. Il avait bêché le carré au fond à droite pour les prochaines plantations qui allaient bientôt arriver. Dans quelques semaines elle allait revenir du marché avec des plants de salade. Puis les courgettes, et les légumes d’été à mettre en place. Il fallait que tout soit prêt. Il avait arraché quelques mauvaises herbes. Saloperies, on n’en voit jamais le bout.

Elle avait tout fait. Elle avait préparé une quiche. On n’arrive pas les mains vides et Josette lui avait dit : « Tu n’auras qu’à faire une quiche et apporter une bouteille de vin, ça ira, ne t’inquiète pas. » Elle avait aussi préparé une salade. Des fois que Josette n’y aurait pas pensé. Et puis même si on ne la mange pas ce soir, ça lui restera pour demain à Josette. Comme ça, elle n’aurait pas à en acheter. C’est encore cher les salades en ce moment. Elle avait préparé la vinaigrette dans un pot à confiture. Comme elle l’aimait, avec des échalotes du jardin et une pointe de curry.

Il avait tout fait. Il avait rincé sa bêche dans le bac de récupération d’eau de pluie du jardin, il l’avait essuyée avec un vieux Ouest-France et rangée, tête en haut avec les autres outils qui lui venaient de son père. Ah cette bêche, elle en avait retournée des hectares de terrain… C’était pas comme les outils de maintenant… Il était passé dans la cave et avait choisi une bouteille de vin pour aller avec la quiche. Un vin léger. On ne met pas un Bordeaux avec une quiche. Un vin de Loire, tendre et aux goûts de fruits, c’est ce que Jeanine préfèrait. Ca fait un peu tourner la tête, mais ça n’est pas agressif, ça passe bien avec la douceur de la quiche et de la crème qu’il y a dedans… Et Dieu sait qu’il y en a !

Elle avait tout fait. Elle avait habillé les enfants dès leur retour de l’école. Et surveillé leur toilette. Une petite toilette. Pas le bain du samedi ou la grande toilette des grands jours, mais au moins le visage, les mains et les pieds. Et les fesses pour Catherine. Et les genoux pour Marc. Toujours à trainer dans la cour pour jouer aux osselets ou aux billes. Les genoux étaient des usines à ramasser la poussière. Et puis, souvent écorchés, ça apporte des cochonneries aussI. Elle leur avait choisi leurs vêtements. Bon, on n’était pas invités chez Rotschild non plus. Seulement chez Josette et René, mais un minimum de propreté quand même ça s’imposait. Alors, elle aussi, elle avait fait une petite toilette, mis un peu de poudre sur son nez, un trait de crayon sur ses yeux, une ombre de fard à paupières, pas trop, juste un petit peu, et puis un petit peu de rouge à lèvres léger. Juste pour colorer un peu. Et puis un peu sur les joues, ça donne bonne mine !

Lui, il avait tout fait.  Tout terminé avant de partir. Il s’était lavé les mains au lavoir en bas pour ne pas occuper inutilement la salle de bains, il avait vérifié l’huile et donné un coup au pare-brise. Il n’y a pas loin jusque chez René, mais il ne faudrait pas qu’ils aient un pépin. Il était remonté, avait enlevé sa tenue de jardin et mis son pantalon propre et sa chemise. Celle avec les petits boutons de nacre. Ou imitation. Il avait ouvert la porte de l’armoire de sa chambre, avait choisi la cravate noire, l’avait bien ajustée devant la glace, puis en avait changé puisque Jeanine préférait qu’il mette la bleu marine, avec le trait rouge au milieu. Et les deux petits points. Elle lui avait offert les deux, mais trouvait que la bleue faisait plus décontracté pour une soirée entre amis. De toute façon, il l’enlèverait en passant à table, après l’apéro. Comme à chaque fois.

Elle avait préparé le panier, avec la salade, le pot de vinaigrette et puis deux pochettes surprise pour les filles. Elle les avait achetées à la boulangerie en revenant des courses.

Il était remonté, avait pris le panier, y avait ajouté la bouteille de Gamay remontée de la cave, dépoussiérée et entourée dans la page des sports du Ouest-France et avait appelé les enfants. Puis il était descendu pour sortir la voiture dans la cour.

Elle avait dit : « J’arrive, va dans la voiture avec les gosses. »

Il était redescendu, les enfants aussi. Tous les trois, ils étaient montés dans la voiture dont le moteur tournait déjà. Avec le starter qu’il allait repousser petit à petit.

Et il avait regardé sa montre. Deux fois, trois fois.

Déjà dix minutes qu’ils étaient dans la voiture. Le starter était repoussé à fond, les enfants piaillaient à l’arrière, il allait falloir faire quelque chose. Jeanine avait dit qu’elle était prête. Quand il était descendu, elle était en train de mettre son manteau et avait sorti son sac à main du placard. Que pouvait-elle bien fabriquer comme ça ?

Il avait attendu encore cinq minutes, avait coupé le moteur, fait taire les enfants qui commençaient à s’énerver. Puis il avait décidé de monter.

Elle était dans la salle, assise devant la table, son manteau sur le dos, boutonné jusqu’en haut. D’une main ferme, elle tenait son sac à main bien fermé sur ses genoux. Et elle ne bougeait pas.

Il était entré dans la salle en passant par le salon et s’était approché de sa femme.

« Jeanine, qu’est-ce que tu fabriques ? avait-il avancé. Ça fait un bon quart d’heure qu’on t’attend avec les enfants. Faudrait peut-être y aller. Josette avait dit sept heures et il est déjà sept heures dix et on a dix minutes de route.

– Oui, c’est bon j’arrive. Il est dix. C’est bon, je descends.

Elle s’était levée, avait frotté son manteau avec le revers de sa main et repoussé la chaise sous la table.

– Parce que tu comprends, avait-elle ajouté, moi dans cette maison, je fais tout. Depuis que je suis rentrée, j’ai tout fait. Je me suis arrangée pour que tout soit prêt : la quiche, les enfants, toi, que la maison soit propre et bien rangée pour la fin de la semaine. Avec tout ce que j’ai fait, je n’ai même pas pris cinq ou dix minutes pour être en retard, comme d’habitude. Il est sept heures dix, tu dis ? Alors c’est parfait. Le compte est bon, on peut y aller.

Et elle s’était dirigée vers la porte d’entrée.

Lui était parti rapidement aux toilettes. Pour un petit besoin urgent.

Elle avait mis la clé dans la serrure. Puis s’était retournée et avait lancé :

– Bon alors, tu viens ? Je t’attends moi… »

© JM Bassetti. St Aubin, le 11 Mars 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

 

février 23

Pas vue pas prise.

erardLorsque l’on sonna à la porte, Madame Deslandes était encore dans la salle de bains. Elle sortait à peine de la baignoire dans laquelle elle avait fait verser une bonne poignée de sels aux algues, ceux légèrement colorés en bleu et qui donnent la peau si douce sous les doigts de son mari et surtout sous ceux de Monsieur de Riversac avec qui elle devait déjeuner ce midi. L’eau chaude était son alliée de tous les matins. Mais pas trop chaude, elle le savait. Cela ouvrait les pores de la peau et faisait apparaitre des rougeurs disgracieuses. C’était son ami le Docteur Delaporte qui lui avait expliqué cela lors d’un repas de bienfaisance au profit des orphelins du septième arrondissement. Elle tamponna son corps doucement pour se sécher. Surtout ne pas frotter, ne pas irriter sa peau de satin à laquelle elle tenait tant. Pour ne pas laisser de traces. De la salle de bains, elle avait entendu le son de la cloche de la porte d’entrée. Elle voulait voir. Juste par curiosité. Juste une minute. Elle enfila un peignoir propre dont elle croisa les pans avec soin et serra la ceinture en terminant pas un nœud simple mais ferme. Pas de danger d’ouverture inopinée. Et puis même si cela arrivait, si un sein se libérait du nid de coton, quelle importance ? Après tout. Cette idée l’amusa.

Martine avait ouvert la porte dès le premier coup de sonnette. Levée de bon matin, elle était à l’office en train de faire briller l’argenterie. Quelle corvée ! Un repas, une soirée, et deux heures de travail pour enlever tout ce qui collait aux couverts. Elle avait déposé son chiffon, avait frotté ses mains sur son tablier bleu couvert d’oxyde noir et l’avait déposé sur une chaise. Madame tenait à ce qu’elle soit toujours impeccable quand elle ouvrait la porte. Quelle que soit la personne qui se présentait et le moment de la journée.

Elle dévisagea celui qui se tenait bien droit derrière la porte de bois. Elle le reconnut tout de suite à son grand sac de cuir noir qui semblait aussi lourd qu’une enclume. Il portait la besace sur le bras gauche et tenait sa casquette et sa canne de l’autre main. Il n’était pas vraiment beau, mais il émanait de sa personne une sorte de force innée qui se voyait immédiatement. Un charisme, comme on dit. Son regard était visiblement fixe derrière ses lunettes fumées et la cicatrice qu’il portait au menton effraya un peu la jeune bonne.

« Bonjour, je suis Jacques Moulin et je viens pour…. entama-t-il d’une voix assurée.

– Je sais, Madame m’a prévenue. Suivez-moi. S’il vous plait. Par ici.

Elle passa devant. Tous deux enfilèrent le corridor, empruntèrent un minuscule boudoir dans lequel on ne trouvait qu’un guéridon portant un bouquet de tulipes et deux chaises, reprirent un petit couloir sombre décoré de tableaux de famille et débouchèrent dans le salon. Martine aurait pu passer par l’autre couloir, ils seraient arrivés plus vite, mais ils auraient alors dû prendre par la salle à manger et Madame l’interdisait pour les visiteurs de tenue modeste. Ce qui était le cas de cet ouvrier. Et la jeune bonne s’en tenait scrupuleusement aux consignes de Madame Deslandes. Elle tenait trop à sa place pour risquer de la perdre ainsi bêtement.

Ils dépassèrent le sofa tendu de toile de velours or et arrivèrent devant le meuble pour lequel ce Monsieur Moulin était venu ici : le piano. Un immense piano à queue noir. Un majestueux instrument dont le père de Madame avait fait l’acquisition dans les années quarante alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. La mère de Mathilde Deslandes adorait y jouer des heures entières et son timbre pur avait bercé la tendre enfance de la jeune femme. A la mort de son épouse, il y a de cela quatre ans, Gaston du Terrail avait offert le piano à sa fille qui venait juste de déménager pour s’installer dans cet hôtel particulier de la rue du Cherche Midi. Depuis, elle y travaillait deux fois par semaine avec un professeur particulier qui lui avait été conseillé par sa meilleure amie Agnès, et elle aimait à distraire ses amis en leur jouant quelque pièce de ce Monsieur Chopin dont elle avait obtenu à grand prix des copies de partition. Elle était chaque fois la reine de la soirée et cela la flattait et lui donnait l’importance qu’elle aimait avoir.

Jacques Moulin posa son sac au sol et sa canne sous le tabouret de velours noir face au clavier. Il s’assit, ouvrit le rabat qui cachait les quatre-vingt- huit touches de l’instrument et chercha le premier accord du bout des doigts. Il appuya sur les touches blanches : do mi sol do… le son emplit immédiatement la pièce. Il réitéra ce premier accord cinq fois, puis changea, joua de la main droite, puis de la gauche.

– C’est un Erard, annonça-t-il d’une voix d’expert.

– Evidemment, c’est écrit dessus, reprit Martine en désignant la marque dorée sur le revers du rabat.

Elle croisa le regard de Moulin caché derrière ses lunettes noires et comprit ce qu’elle n’avait pas perçu dès le début.

– Ah, pardon, bredouilla-t-elle, vous êtes… vous êtes…

– Monsieur est accordeur de piano, je vous l’avais dit, Martine, prononça une voix venant de la salle à manger.

– Oui, Madame, répondit la domestique.

– Allez, ma fille, retournez à l’office, vous y serez sûrement plus utile qu’à trainasser ici.

– Bien madame, reprit la petite bonne en quittant le salon par le couloir du boudoir.

– Bonjour Monsieur, je sus Madame Deslandes, annonça Mathilde en posant sa main sur l’épaule gauche de l’accordeur.

Surpris de ce geste familier, il avança d’un pas et salua brièvement d’un signe de tête. Il était déjà très concentré. Il fit sonner deux nouveaux accords, plus rapidement cette fois.

– A double échappement, ajouta-t-il. De la belle ouvrage.

– Exactement, répondit Mathilde. Mon père en a fait l’acquisition en 1849.

– 1849. L’année de la mort de Chopin. C’est étrange les coïncidences ! pensa-t-il à haute voix.

Elle ne répondit pas.

Jacques Moulin s’agenouilla et déplia une toile grossière qu’il posa à même le sol. Il déposa dessus délicatement ses coins, ses clés de différentes tailles et son diapason qu’il fit sonner deux fois pour bien se le mettre dans l’oreille. Il fouilla plus longuement dans son sac noir puis il se releva, retira sa veste qu’il déposa sur le tabouret, fit le tour de l’instrument par la droite, se plaça dans le creux de la queue et souleva le couvercle. Mathilde le suivit des yeux. Elle ne rata rien du spectacle lorsqu’il souleva la lourde planche de bois et que ses muscles saillirent sous ses manches de chemise. A la différence de Martine, elle le trouvait très bel homme. Un peu rude, un rien brutal dans son attitude et dans ses gestes, mais visiblement à l’aise et bien dans son corps. Elle s’approcha de lui. Il était au travail, penché sur l’instrument. A intervalles de temps réguliers, il faisait le tour du piano, allait faire sonner une note et revenait, donnait un petit tour de clé, reprenait sa cale et recommençait. Mathilde ne le quittait pas des yeux. Elle ne savait pas pourquoi, mais la vue de cet ouvrier en plein travail la fascinait terriblement.

Elle voyait ses mains aller et venir dans le grand coffre de bois, entendait les couinements des cordes sous les doigts de l’ouvrier. Il possédait de grandes mains aux doigts longs et effilés. Bien blanches et soignées. Sans savoir pour quelle raison, Mathilde imagina ces doigts sur sa peau, songea à la précision des caresses et des frôlements comme étaient précis ses gestes professionnels. Elle avait chaud, transpirait légèrement, elle ne tenait pas en place, allait et venait dans le salon. Lui la suivait visiblement au son, stoïque derrière ses bésicles fumées. Elle aimait particulièrement se placer en face de lui et provoquer son regard de passage, consciente que s’il la sentait près de lui, il ne la voyait pas. Et ce qu’elle craignait ou espérait arriva : la pression de sa ceinture se fit moins forte sous les mouvements de son corps et les pans du peignoir pourtant bien serrés, s’ouvrirent, laissant entrevoir la naissance de sa poitrine menue. Habituellement, elle aurait immédiatement resserré les liens, mais là, elle ne trouva nulle urgence à se remettre. Au contraire, elle accentua ses mouvements et le sein gauche se dévoila presque entièrement. Elle resta ainsi deux minutes, puis, d’un geste sec, Mathilde ôta la ceinture de son peignoir et la laissa tomber à ses pieds. Elle avança vers l’accordeur.

– Tout se passe comme vous voulez ? demanda-t-elle au moment où il passait devant elle.

– Il s’immobilisa, la fixa. Elle était presque nue devant lui et n’en éprouvait aucune gêne. Au contraire ! Se savoir nue devant un homme, impunément, était une jouissance supplémentaire. Une sensation qu’elle n’avait jamais éprouvée de sa vie.

– Non, répondit-il, sans laisser paraître le moindre émoi. Il me manque quelques outils que mon collègue a omis de mettre dans ma sacoche. J’ai cru pouvoir travailler sans, mais ce n’est hélas pas possible. Je ne pourrai pas terminer ce matin.

– Vous allez donc devoir revenir demain, avança Mathilde les yeux brillants et passant la langue sur ses lèvres humides. Demain, nous pourrons continuer la séance de… comment dire ? réparation ? Peut-être pourrons-nous nous accorder définitivement mon cher Monsieur Bernier ? Réussirez-vous à faire chanter ma note la plus aigüe demain, Monsieur Bernier ?

– Je ne crois pas chère Madame, annonça l’accordeur en retirant ses lunettes. En tout premier lieu parce que je suis un homme amoureux et fidèle et que mon amour pour ma femme ne me fera jamais dévier du droit chemin que je me suis fixé, quelles que soient les tentations qui se présentent devant moi.

Mathilde sentit une sorte de gêne, de malaise s’installer. Machinalement, elle ramassa son peignoir et le plaça devant sa poitrine. Il la suivit du regard.

– Et puis, ajouta-t-il, je ne suis pas Monsieur Bernier, je suis Monsieur Moulin, Jacques Moulin son associé. Il n’a pas pu venir ce matin car il a été appelé à l’Opéra pour régler trois Pleyel et un Pappe. Mais rassurez-vous, c’est lui qui viendra demain terminer le travail. Vous le reconnaitrez facilement : il est grand comme moi, fort comme moi, porte la même chemise et le même pantalon que moi. Ce sont nos tenues traditionnelles. Il me ressemble en tous points. Mais lui, il est aveugle.

© JM Bassetti  le 23 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.