Christophe, l’éternel voyageur

colombLe 20 mai 1506, Christophe s’installa à Valladolid. Une petite ville espagnole comme il les aimait. Il avait obtenu un logement au couvent de l’Observance, près des frères franciscains. Il pouvait s’y reposer tranquillement, laissant doucement couler le temps sans se faire de soucis. Mais Valladolid avait un gros, un immense inconvénient, majeur pour lui : il n’y avait pas la mer. Elle en était même très éloignée. Lui qui avait passé sa vie sur toutes les mers du monde s’ennuyait ferme. L’air était sec, les oiseaux qui passaient étaient des oiseaux terrestres. Pas une mouette, pas un fou-de-bassan, pas un cormoran. Uniquement des pinsons, des alouettes ou des moineaux. Des oiseaux sans personnalité.

Il resta sept ans à Valladolid. Sept longues années sans réel plaisir.

En 1513, soit sept ans après son installation, sa belle-fille Marie de Tolède, nièce du roi d’Espagne décida de le faire venir à Séville, la ville qu’il aimait plus que tout en Espagne. Il y avait des amis, des proches. Le temps passerait plus vite ici.

Il se plut beaucoup en Andalousie. Beaucoup plus que dans le nord de l’Espagne. Certes la ville n’était pas non plus baignée par la mer, mais elle en était moins loin. Il la sentait parfois, dans une tempête, dans un grain soudain, dans un de ces caprices de la météo que l’Espagne avait régulièrement. De temps en temps, un oiseau marin perdu passait au-dessus de la Giralda et cela le satisfaisait.

En 1526, il eut la surprise de voir son fils venir habiter avec lui au monastère de Santa Maria de las Cuevas, là où il logeait depuis déjà treize ans. Diego à ses côtés, il se sentait moins seul.

Il resta ainsi dix longues années auprès de son fils. Le temps filait tranquillement le long du Guadalquivir. Il prenait ses habitudes. Il pouvait, à son âge ! Séville était une belle ville, riche en architecture, mais ce n’était pas là qu’il voulait habiter, tout le monde le savait. Ce qu’il voulait, c’était la mer. Une maîtresse de toute une vie dont on a du mal à se passer lorsqu’on est, comme lui, marin au plus profond de son âme.

Ce n’est qu’en 1536 qu’on lui donna  enfin satisfaction. Enfin il était écouté ! Enfin il ne parlait pas dans le vide.

On le fit monter à bord d’un bateau. Et il traversa l’océan. Ce qu’il aimait ça ! Il pouvait enfin profiter du bruit de la mer, des oiseaux qu’il aimait tant et de l’air vivifiant. Le voyage dura plusieurs semaines. Quel plaisir ! Et au bout de cette longue traversée, il allait retrouver les siens, ses anciens compagnons d’aventure qu’il n’avait pas vus depuis bientôt trente ans. Ils en auraient des choses à se raconter.

Saint Domingue, baignée par l’Atlantique. Il y était arrivé plus de quarante années plus tôt et avait été le maître des lieux. Il était juste que ce fût là qu’il se repose maintenant.

Et pour se reposer, il s’y reposa. Longuement. Plus de deux cent cinquante ans.

Un matin de juillet 1795, alors qu’il regardait la mer comme à son habitude, on vint le prévenir

que l’île avait été offerte à la France et que par conséquent, il n’était plus le bienvenu dans cette terre devenue maintenant étrangère.

On l’obligea à déménager à nouveau.

« D’accord, dit-il, mais dans un endroit baigné par l’océan. Je ne pourrais plus m’en passer, vous le savez.

- A vos ordres, Amiral, lui répondit-on, nous allons trouver un endroit qui vous convienne. » L’amiral Don Gabriel de Aristagabal s’occupa de de tout et on le transféra à Cuba. Il prit pour cela deux bateaux. D’abord La découverte, navire français, puis le San Lorenzo rattaché à la couronne espagnole. Il arriva à la Havane en décembre, six mois après l’annonce de son déménagement.

Le voya

ge avait été fort agréable, mais fatigant. C’est qu’il n’avait plus vingt ans, le fringant Amiral qui avait fait la gloire de l’Espagne et de sa belle souveraine Isabelle. Il aspirait maintenant à un peu de tranquillité après tous ces déménagements.

Il resta un peu plus d’un siècle à La Havane. Cent quatre ans exactement. Jusqu’en 1899, année où Cuba proclama son indépendance. Lui, le plus grand amiral que la Terre eût porté était attaché à l’Espagne et il n’avait rien à faire dans une île indépendante.

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Le tombeau de Séville

Il demanda donc de retourner à Séville.

On lui donna satisfaction et on l’installa derrière le maître autel de la cathédrale, aux côtés de son autre fils Hernando.

Il y est toujours, parait-il. Et je peux en témoigner. L’an dernier, j’ai vu de mes propres yeux le monument qui porte son nom.

pharecolomb

Mais la République Dominicaine n’est pas de mon avis. Pour elle, il habite toujours à Saint Domingue qu’il n’aurait jamais quitté. En 1992, elle a même construit un mausolée pour abriter ses vieux jours. Un phare qui porte son nom.

En 2003, soit près de cinq cents ans après sa mise à la retraite, on lui fit passer un examen médical. On appelle ça un test ADN. Et il été démontré que c’était bien lui qui était à Séville. Mais seule

ment sur quinze pour cent de son corps. Où est le reste ? Certainement à Saint Domingue !!

Voilà l’histoire d’un homme qui a voyagé toute sa vie, qui a découvert de nouvelles terres, qui a été le héros de tout un pays, l’histoire d’un homme dont le nom est connu du monde entier et qui a passé sa mort à voyager, encore et toujours.

Tiraillé entre l’Espagne sa patrie de cœur, et les îles des Caraïbes, le pays dont il avait été le vice-roi, il n’a pas pu choisir où reposer. C’est sûrement pour cette raison qu’il repose aux deux endroits. Le don d’ubiquité n’existe pas ? Pour le commun des mortels, non. Mais pour Christophe Colomb, on peut sincèrement se poser la question.

(Christophe Colomb est mort le 20 mai 1506 à Valladolid. Les différentes pérégrinations de son corps décrites ci-dessus sont réelles, je n’ai rien inventé !)

© JM Bassetti. 20 Mai 2013. Tous droits réservés.

 

Je saurai être discrète

marilynIls s’étaient cachés. Ils avaient fui tous ceux qui les connaissaient et auraient pu être au courant de leur liaison. Personne ne devait le savoir. Chacun avait ses raisons, mais ils savaient bien que si les tabloïds s’étaient emparés de cette nouvelle, l’impact aurait été énorme. Gigantesque.

Elle l’avait rejoint dans son luxueux appartement où ils avaient passé une soirée en tête à tête, comme deux amis qui se découvrent ou se redécouvrent. Ils avaient parlé, beaucoup parlé. Chacun de ses problèmes et de ses préoccupations du moment. Puis les lèvres de l’homme avaient frôlé celles de la femme et le désir les avait inondés. Tous les deux, au même moment. Leurs baisers, d’abord timides et chastes avaient vite gagné en intensité jusqu’à ce qu’il la prenne dans ses bras et la conduise dans la chambre où ils avaient vécu ensemble une nuit d’amour qui resterait dans leurs mémoires. Une première nuit qui en appelait beaucoup d’autres, du moins l’espéraient-ils. Plusieurs fois au cours de la nuit, ils s’étaient retrouvés, leurs corps s’étaient à nouveau enlacés et unis dans une douceur et une tendresse sans égales. Ils se découvraient mutuellement. Prémices d’une longue liaison à l’abri des journalistes, de la presse et de tous ceux qui avaient intérêt à révéler et salir ce bel amour naissant.

Au matin, elle avait quitté le lit avant lui et s’était isolée dans l’un des profonds fauteuils du confortable salon.En ouvrant les yeux et découvrant la place vide, il avait cru qu’elle était partie, qu’elle avait quitté l’appartement sans rien dire, discrètement, le laissant seul avec les souvenirs de la douce nuit passée ensemble.

Mais non, elle était là. Elle lisait tranquillement le journal du matin, une tasse de café au lait sucré posée sur la table du salon.

« J’ai fait comme chez moi, lui dit-elle, j’avais trop envie d’un bon café. Tu dormais si bien que je n’ai même pas osé t’embrasser.

- Tu as eu tort, tu aurais dû.Pour le café, tu as bien fait. Je vais m’en faire un aussi.

Et, en petite tenue, pieds nus, il s’était dirigé vers la cuisine et avait préparé un petit déjeuner copieux.

- As-tu bien dormi Honey ? lui demanda-t-il.

- Peu. Je pense que je n’ai pas dû dormir plus de deux heures, mais j’étais tellement bien dans tes bras. Je me sentais protégée. Comme rarement je l’ai été depuis longtemps.

- Moi aussi, j’ai aimé cette nuit, lui répondit-il. Il y a longtemps que je l’espérais secrètement. Mais j’ai une longue journée, et tu sais très bien qu’il ne serait prudent que l’on nous voie ensemble.

- Je sais. Ta situation ne te permet pas de t’afficher avec une femme comme moi. Peut-être un jour ?

- Peut-être. Rien n’est moins sûr. Je ne peux pas te le promettre, tu le sais bien.

- Oui. Et ça me transperce le cœur de savoir que notre amour ne pourra peut-être jamais être étalé au grand jour.

- Si jamais ma femme apprenait notre liaison, ce serait une catastrophe.

Elle se leva et l’enlaça de ses bras blancs et doux. Il passa la main dans ses longs cheveux blonds imprégnés de parfum, de ce parfum qu’il aimait tant, l’embrassa longuement et lui murmura :

- Tu viens toujours ce soir ?

- Bien sûr, tout le monde sait que je serai là. Mais ne t’inquiète pas mon chéri, je saurai être discrète. Personne ne pourra même imaginer la nuit que nous venons de passer.

- Je sais bien lui dit-il, je te fais confiance. Tu n’as pas plus intérêt que moi à ce que notre liaison soit révélée au grand jour. »

Elle prit une longue douche, s’habilla rapidement et, après mille précautions pour ne pas être vue ni reconnue, elle quitta l’appartement de son nouvel amant.

Chacun s’occupa dans la journée et vaqua à ses obligations. Pendant les courts moments de répit que leur laissaient leurs occupations, ils repensaient à la nuit passée et à celles qui allaient suivre.

La salle était pleine. Les trois cents invités parlaient bruyamment. Le spectacle avait été de bonne qualité, avec des numéros de prestige.

Il était assis auprès de sa femme. Elle était souriante, il était tendu. Les discussions allaient bon train et il prenait un air détaché pour ne pas laisser paraître le trouble qui était le sien depuis le début de la soirée.

Il savait que sa maîtresse allait apparaître à un moment ou à un autre. Mais il ne savait ni quand ni où. Il devrait être fort et ne pas montrer son émoi. Facile à dire, moins facile à faire.

Soudain, après bien des hésitations, une poursuite s’alluma au milieu de la scène. Elle était là. Devant tout le monde.

Divine, sublime, unique.

Elle avança à petit pas vers le micro, presque en sautillant.

La longue chevelure blonde qu’il avait caressée intimement la nuit précédente étincelait au milieu des projecteurs et des flashes des photographes. Elle portait une longue robe-fourreau de soie blanche incrustée de strass et de paillettes. Aucune trace de fermeture, ni de boutons. La robe avait été cousue directement sur elle avant son entrée en scène.  Elle sourit longuement à la salle, passa l’index dans ses cheveux et tourna légèrement le micro pour bien le placer en face de ses lèvres. Puis elle monta ses deux mains en visière au-dessus de ses yeux afin d’apercevoir l’homme qu’elle aimait et à qui elle allait dédier ces quelques mots.Inconsciemment, elle laissa aller ses mains sur le pied de micro métallique dans un mouvement vertical. Lui, à sa place n’avait rien raté de ce geste et la transpiration commença à perler sur son front.

De sa voix que tout le monde connaissait, elle commença, sensuellement :

«  Happy Birthday to you.

Elle chantait les yeux fermés. Elle détachait bien les mots, pour que chacun d’entre eux percute bien le cerveau de celui qu’elle aimait.

- Happy Birthday to you.

Chacun de ces quatre mots entrait dans la tête de l’homme qui se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il avait chaud, il avait froid, il ne savait pas où se mettre.

Elle s’arrêta, le dévisagea, sourit brièvement, puis reprit :

- Happy Birthday Mister President….

En disant ces derniers mots, ses lèvres se tendirent sensuellement vers son amant. Elle laissa passer deux secondes afin de bien ménager son effet, puis porta l’estocade.

- Happy birthday to you. »

Elle laissa longuement sa voix s’éteindre sur la fin du dernier mot, puis ouvrit les bras, comme pour l’accueillir en elle, comme pour l’étreindre comme elle l’avait fait il y avait quelques heures à peine. Elle termina par un couplet qu’elle bredouilla plus qu’elle ne le chanta.

Jacky lui lança un regard glacé. Les femmes ont cette espèce de double sens qui leur permet de voir ce qui ne doit pas être vu. Il ne savait que faire, aurait aimé être petite souris pour disparaitre sous la table. Il se sentait rougir jusqu’à la pointe des oreilles. Il ne fallait pas qu’on s’aperçoive de son trouble. Il se leva, sourit, rit même la bouche grande ouverte, histoire de se donner une contenance. Il regarda passer un immense gâteau porté par deux pâtissiers en tenue blanche, puis, d’un pas alerte leur emboita le pas.

Première urgence s’éloigner de sa femme. Deuxième impératif, paraître le plus naturel possible devant les invités.

Pendant ce temps-là, sur la scène, Marilyn tapait dans les mains, invitait l’orchestre à reprendre la musique avec elle. Elle était comme transcendée, grisée par ce qu’elle venait de faire. Elle en était persuadée, elle avait été bonne, naturelle, personne n’avait vu ni même imaginé la déclaration d’amour publique qu’elle venait de faire au président Kennedy.

Il arriva au pied de la scène. Malgré sa démarche assurée, la tête lui tournait. Qu’allait-il lui dire ? Quelle serait sa réaction en se trouvant à ses côtés devant trois cents personnes ? Il monta les quelques marches en regardant ses pieds, cherchant au fond de lui la conduite à tenir.

Quand il arriva près du micro, elle n’était plus là. Il la chercha des yeux, se retourna, scruta en une seconde chaque recoin de la scène. Elle avait disparu, sans un bruit, sans un souffle. Comme ce matin quand elle avait quitté le lit sans une caresse, sans un baiser, sans un mot.

(Le 19 mai 1962, Marilyn Monroe souhaita devant un public nombreux les quarante-cinq ans du président Kennedy. Étaient-ils amants, oui ou non ? Moi, j’ai fait mon choix… Marilyn est entrée tardivement en scène, car les couturières finissaient de coudre sa robe. Cette robe a été vendue aux enchères en 1999 pour la somme de 1,3 millions de dollars.)

© JM Bassetti 19 mai 2013. Tous droits réservés.

Bienvenue au club

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En entrant dans le grand salon au bras de Rosa Parks, présidente d’un jour,  il ne s’attendait pas à ce qu’il allait voir. Oh bien sûr, on l’avait bien prévenu :

« Vous allez rencontrer des personnalités éminentes, de tous bords, et qui, à partir de ce jour, seront toutes vos égales. »

Mais quand même, il ne s’attendait pas à ça.

Le premier qu’il aperçut, grand, fort, beau, avec un charisme rarement atteint, fut Jean Marais. Il était debout près d’une colonne de marbre, un verre à la main. Il était en grande conversation avec Robert Capa, le célèbre photographe. Ces deux-là se connaissaient depuis longtemps, l’un ayant photographié l’autre et l’autre ayant été le modèle du premier.

Timidement, il s’approcha.

- Monsieur Marais, je suis vraiment très honoré, balbutia-t-il timidement !

- Ah comme je suis content de vous voir, répondit Fantomas. Je savais que vous seriez là ce soir. Laissez-moi vous dire toute mon admiration.

- N’en faites rien, nous sommes parait-il ici entre nous.

- On se reverra plus tard, cher ami, termina Jean Marais, je serais ravi de trinquer à votre nouvelle accession parmi nous !

Et il reprit sa conversation avec le photographe.

En avançant parmi les invités, il reconnut deux anciens présidents américains : Richard Nixon et Gerald Ford. Ils devisaient tranquillement, forcément en anglais et avec des accents différents. La langue anglaise n’était pas son fort, aussi ne s’attarda-t-il pas.

En passant près de François Brousse et de Roger Garaudy, en grande conversation philosophique certainement, il aperçut Aimé Césaire. Un poète ! Un poète, comme lui. Comme il les aime les poètes, et comme il les comprend ! Comme il comprend leur façon de penser, de vivre, d’appréhender la vie, toute différente de celle du commun des mortels. Lui, il la connait bien l’âme des poètes. Il l’a superbement décrite, il y a déjà plus de soixante ans. Il ne peut s’empêcher de fredonner : « Longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu…. »

- Peu de femmes ici, se dit-il soudain. Voyons, voyons… Ah Vivian Leigh, l’inoubliable Scarlett, mon Dieu qu’elle était belle.

Son regard continua à balayer l’assemblée :

- Est-ce Jacqueline de Romilly là-bas ? Il me semble bien, mais je ne suis pas certain. Ah ! Irène Joachim, elle j’en suis certain. Quelle voix elle avait cette femme ! Une des plus belles voix de sopranes jamais entendues. Je me souviens parfaitement d’elle dans Pelléas et Medisande de Debussy. Quelle émotion !

Soudain, il sentit qu’un homme lui frappait fermement l’épaule. Il se retourna. Klaus Barbie se tenait là devant lui.

- Je suis très heureux de vous retrouver ici, Monsieur…

Il ne lui laissa pas le loisir de terminer sa phrase :

- Je n’ai rien à vous dire, Monsieur Barbie. Nous faisons peut-être partie de la même, comment dire… association, mais nous sommes tellement différents qu’il serait préférable que vous vous éloignassiez. Allez donc chercher ailleurs quelqu’un qui accepte de vous faire la conversation. Je ne suis pas de ceux là. Je ne vous salue pas, Monsieur.

Il en était tout tremblant. D’une part de s’être retrouvé face au boucher de Lyon et d’autre part d’avoir eu l’audace de lui avoir dit ce qu’il avait sur le cœur.

Mais ce fut Albert Camus, qui, avec sa gentillesse légendaire, mit fin à l’errance de notre ami parmi les prestigieux invités de cette soirée.

Il frappa doucement son verre avec la pointe de son couteau et attendit le silence. Il dut recommencer car Félicien Marceau et Gaston Bonheur continuaient à discuter sans tenir compte du signal discret mais suffisamment autoritaire.

- Mesdames, Messieurs, commença le Prix Nobel. Comme vous le savez, cette année est notre année et nous sommes heureux de nous retrouver entre nous, et uniquement entre nous. Si nous sommes tous réunis ce soir, écrivains, hommes politiques, musiciens (remarquons la présence parmi nous de Monsieur Benjamin Britten), actrices et acteurs (je salue au passage Burt Lancaster et  Alan Ladd), c’est pour accueillir en notre sein un homme qui a été tour à tour et à la fois poète, écrivain, compositeur, musicien, acteur. Ses mille chansons ont fait de lui un homme reconnu par l’humanité tout entière. Gilbert (Cesbron), toi qui es plus jeune que lui mais qui l’as bien connu, tu ne me contrediras pas si je dis que cet homme est l’incarnation de l’insouciance des années folles, la maturité des trente glorieuses et la sagesse des deux dernières décennies. En ce 18 mai, jour de son anniversaire, je suis, que dis, je, nous sommes heureux d’accueillir dans le club des centenaires pile-poil (comme disent les jeunes) le plus âgé des jeunes hommes, le plus jeunes des vieillards, j’ai nommé Monsieur Charles Trenet ! Monsieur le Fou Chantant, bienvenue au club des centenaires !!»

Charles se sentit rougir jusqu’au bout des oreilles. Il s’apprêta à prendre la parole pour répondre aux aimables paroles de l’auteur de la Peste, mais un tonnerre d’applaudissements et de hourras l’empêcha de prendre sereinement la parole.

Mais voici que la grande porte de la salle des centenaires se referme devant nous. Éloignons-nous doucement, et laissons ces messieurs-dames discuter et se rappeler leurs bons souvenirs, puisque, comme l’a déclaré Albert Camus, ils se retrouvent entre eux, et uniquement entre eux. Un jour viendra où nous serons nous aussi dans la grande salle à palabrer avec des célébrités qui seront également nos égales. En âge du moins.

(Toutes les personnes dont les noms sont en évidence sont nées en 1913 et font donc partie des centenaires pile-poil. Et bon anniversaire à Charles Trenet.)

© JM Bassetti 18 mai 2013. Tous droits réservés.

 

 

La petite fille aux grands yeux verts

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La petite fille aux grands yeux verts, beaucoup de gens se sont longtemps demandé ce que tu entendais par là.

Tu en parlais régulièrement, disais qu’elle était ta compagne, celle qui partageait ta vie, nuit et jour.

La petite fille aux grands yeux verts, était-elle française, anglaise, allemande ou polonaise ? Avec un air énigmatique, tu répondais qu’elle était internationale, que tout le monde la connaissait un jour ou l’autre.

Tu disais qu’elle était le réconfort des petits, l’amante des malheureux.

Tu disais qu’elle t’était fidèle, depuis de longues années et qu’elle serait près de toi au moment de quitter ce monde.

La petite fille aux grands yeux verts n’avait rien à voir avec la fée verte qui apportait la folie à ceux qui la côtoyaient de trop près, à commencer par Verlaine et Mallarmé qui étaient tes amis. Des poètes maudits, comme ils aimaient eux-mêmes à se surnommer. Cependant, ces deux jeunes filles avaient quand même un air de famille. Elles allaient si bien ensemble.

La petite fille aux grands yeux verts est immortelle. Elle rôde encore dans certains quartiers. Beaucoup de personnes vivent encore avec elle au quotidien, sans pouvoir si bien la nommer. De plus en plus, malheureusement. Elle doit avoir des sœurs, des jumelles, des  clones. Elles sont partout, dans toutes les villes, dans tous les pays, sur tous les continents.

Un jour de juillet, la grande dame au long manteau noir est venue te rendre visite. Et t’a emporté à jamais, ne nous laissant que ta musique et ton souvenir.

L’infirmière nous a donné tes effets dans un sac en papier: ton diapason, ton couteau, des bouts de ficelle, quelques sous mais pas de billets, une pochette de Rustines pour réparer ton vélo et les clés de chez toi.

Alors nous, tes amis, nous nous sommes rendus dans ton appartement.

A Arcueil.

Aucun d’entre nous n’y était jamais entré. Tu ne nous recevais pas chez toi, dans cette petite chambre demeurée secrète pour nous tous. Tu préférais les cafés, ou les bistros comme on disait depuis peu.

Sitôt la porte poussée, nous l’avons vue, la petite fille aux grands yeux verts. Elle était là, présente dans le capharnaüm de ton chez toi.

Elle était évidente, partout, dans chaque coin de la pièce.

Dans tes deux vieux pianos complètement désaccordés, sales, attachés ensemble par des ceintures et des ficelles.

Dans les milliers de papiers qui trainaient par terre, dans les pianos ouverts, sous la table. Partout.

Dans les dizaines de lettres et de factures que tu n’avais même pas ouvertes et au dos desquelles tu avais gribouillé des portées, des clés de sol, de fa, des notes, des soupirs et des silences.

Dans ta réserve de nourriture, vide, ou quasiment où ne traînaient qu’un morceau de pain, une boite de sardines entamée et moisie, un reste de saucisson et deux carottes rabougries.

Dans les bouteilles de vin renversées à même le sol.

Dans ton placard à vêtements ou nous sommes tous tombés en arrêt devant ta collection de vieux parapluies et de faux-cols sales et crasseux, devant tes costumes de velours gris, tous identiques. Dans tes chaussures sans lacets aux semelles percées.

Au milieu de cette pièce dont nous ne pouvions même pas imaginer l’état, nous l’avons bien regardée dans les yeux, cette petite fille aux grands yeux verts.

Nous, tes amis, nous lui donnons un autre nom. Moins poétique, plus cru, plus direct : la misère.

Nous savions tous que tu ne vivais pas dans l’opulence. Mais de là à imaginer ce que nous venions de voir…

Nous avons tous compris que cette compagne quotidienne était la misère, la dêche. Que tes Gymnopédies, tes Vexations, tes Orgies, tes Préludes, tes Embryons desséchés, tes Nocturnes, tes Gnossiennes et tes Pièces froides ne suffisaient pas à te faire manger.

Juste à te permettre de subsister, à te faire survivre en compagnie de cette petite fille qui ne te quittait pas.

Nous sommes tous sortis en silence sans avoir osé bouger le moindre objet de chez toi. Nous étions tous atterrés, par ta mort d’abord et par la prise de conscience de ce qu’avait été ta vie. Au bras de cette petite fille aux grands yeux verts dont tu parlais si souvent et avec le sourire.

Et nous tous, tes amis, tes proches, nous n’avions rien vu.

Je suis sorti le dernier. J’ai donné deux tours de clé pour conserver bien à l’abri des voleurs le maigre contenu de ta maison. Juste avant de partir, j’ai retiré la carte de visite qui ornait ta porte. Elle était jaunie par le temps, salie par la poussière, écornée, abimée. Au milieu de cette carte, on arrivait quand même à deviner ton nom : « Erik Satie, musicien ».

(Erik Satie, compositeur et pianiste, est né le 17 mai 1866 à Honfleur. Il est mort à Paris le 1er juillet 1925. A sa mort, ses amis, qui n’étaient jamais entrés chez lui ont découvert l’état de délabrement de son appartement.)

Juste pour votre  plaisir et le mien : la Gnossienne n°1. Ca s’écoute en fermant les yeux, mais si vous les ouvrez, regardez les doigts, ils touchent à peine le piano, tellement c’est léger)

 

© JM Bassetti. 17 Mai 2013. Tous droits réservés.

On refait le film

fondaLa chaleur est étouffante. Tout là-haut dans le ciel, le soleil est à son zénith, disque d’or au milieu du ciel bleu. Sa lumière fait mal aux yeux.

Le désert brille sous les rayons ardents de l’astre du jour. Les grains de mica contenus dans le sable étincellent  comme autant de minuscules miroirs. La lumière est vive. Aucune ombre à l’horizon. Juste deux malheureux cactus brûlés par le soleil et qui finissent de pourrir.

Dans le ciel, les oiseaux sont rares. Ils ont cherché des cieux plus propices ou des arbres qui leur permettraient de passer la journée un peu au frais.

Et pourtant, écrasés sous le soleil et la chaleur,  deux hommes sont là. Immobiles. Depuis vingt minutes déjà, ils se font face et se regardent longuement. Personne ne bouge. Pas un souffle de vent pour aérer un peu cette ambiance tendue. Les regards sont remplis de haine. Les yeux bleus de Frank et le regard vert de l’autre homme, seulement connu sous le nom de « Harmonica ». Frank, entièrement vêtu de noir, immense chapeau sur la tête a le regard froid des hommes implacables. Bleus comme la mer qu’ils n’ont jamais vue, ses yeux sont fixes. Malgré la lumière aveuglante, aucun battement de cil ne vient troubler le regard continu. A dix pas devant lui, se tient « Harmonica », vêtu de clair, impeccablement rasé, un petit sourire ironique aux lèvres. L’heure de la revanche a sonné pense-t-il.

En arrivant, Jack a laissé tomber sa veste noire sur le sable d’un geste désinvolte, persuadé de la récupérer lorsqu’il aura fait ce qu’il est venu faire.

Le temps passe : la main droite à dix centimètres des armes accrochées à leurs ceintures, les deux hommes continuent à se dévisager.

Soudain, le regard de « Harmonica » se trouble. Il se revoit, enfant, sous une arche de brique rouge, brûlée par le même soleil étouffant qu’aujourd’hui. Sur ses épaules, en équilibre, se tient son frère, pendu à la cloche d’appel des bêtes. L’équilibre est précaire, le jeune homme tremble sous le poids mort de son ainé. Et là, il le revoit, il reconnait bien Frank, vingt ans de moins, une barbe de cinq jours, petit foulard noir autour du cou et qui le regarde du même regard froid que cet après-midi. C’est lui, c’est bien lui, aucun doute. Pendant des années, il a attendu ce moment, ce moment de se venger. Avec un sourire ironique aux lèvres, Frank sort de sa poche un harmonica et le coince dans la bouche du jeune homme encore debout.

« Joue, dit-il, joue pour ton frère !

La sueur coule le long du visage de l’adolescent. Là-haut, au-dessus de lui, la vie de son frère ne tient qu’à son courage et à sa volonté de tenir, tenir encore, le plus longtemps possible. Son souffle devient court, saccadé, et chaque bouffée d’air qui sort de sa bouche fait pleurer l’harmonica d’un râle déchirant et sinistre.

Et ce qui doit arriver arrive. N’en pouvant plus, ne pouvant plus longtemps supporter la chaleur, le manque d’air et le poids qui pèse sur ses épaules, le jeune homme s’écroule. Sa tête vient violemment heurter le sol, faisant voler la lourde poussière autour de lui. Au-dessus de lui, il ne le voit pas, mais le devine, son frère ainé se balance, accroché à la corde qui le relie à la cloche.

Une détonation, un coup de feu met soudain fin au long silence qui s’était installé entre les deux hommes. Les deux regards sont toujours fixes, mais celui d’Harmonica se trouble à nouveau. Une larme point au coin de son œil droit. Il porte la main au côté de sa poitrine. Il est touché. Ses pensées vont à nouveau vers son frère, pendu au-dessus de lui. Il le sait maintenant, il va aller le rejoindre.

Harmonica tombe à genoux. La Mort est là, à deux pas, il la voit, il l’entend. Il sait qu’elle va venir et l’emporter loin de ce désert aride. Frank rengaine son arme, s’approche de son adversaire à petits pas, s’agenouille, et comme il l’avait fait vingt ans plus tôt, extrait de sa poche un harmonica, en tous points identique à celui que possède sa victime.

Comme il y a vingt ans, il coince l’instrument entre les lèvres du mourant. Le même son déchirant qu’il y a vingt ans, le même cri, le même râle.

- T’es vraiment trop con, lui dit-il. Depuis le début, je savais qui tu étais.

Harmonica souffle, l’instrument pleure.

- Leçon numéro un : on ne rêve pas quand on se bat en duel. On est attentif à ce qui va se passer. Ton frère ne t’a jamais appris ça ?

Harmonica regarde une dernière fois son adversaire victorieux et, comme il y a vingt ans, s’affale dans la poussière du désert.

- Tu le sauras la prochaine fois ! » murmure Frank, le sourire figé dans un rictus ironique et dédaigneux.

A petits pas, Frank s’éloigne de sa victime, ramasse sa veste, la jette sur son épaule droite et rejoint son cheval qui l’attend quelques mètres plus loin.

(Bon, je suppose que vous avez reconnu la scène finale de « Il était une fois dans l’Ouest », juste un peu arrangée, au moins sur la fin. Ce film de Sergio Leone date de 1968. La légendaire musique est de Ennio Morricone. Charles Bronson y est « Harmonica » et Henry Fonda joue l’antipathique Frank (qui meurt à la fin). Henry Fonda était né le 16 mai 1905. Il est mort le 12 Août 1982.)

© JM Bassetti 16 mai 2013. Tous droits réservés.

http://www.dailymotion.com/video/x1jtwy_il-etait-une-fois-dans-l-ouest_news