septembre 11

Allers-retours (1)

Un petit roman par petits moreaux, ça vous dirait ?

Au fur et à mesure de son écriture…

Voici un premier chapitre, histoire de vous mettre l’eau à la bouche…

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aretMarseille, vendredi soir dix-sept heures. Martin accroche son vélo au poteau électrique en bas de chez lui. On lui en a déjà fauché deux, ça suffit comme ça. Le premier, c’était lors d’un arrêt de quelques instants, le temps de prendre une demi-baguette à la boulangerie Meunier. Marrant, Meunier pour un nom de boulanger. Ça l’a toujours fait sourire. Mais ça ne fait peut-être sourire que lui ! Le second, c’était au parc du Grand Séminaire que Gaston Deferre vient d’acheter et qui est en travaux de restauration depuis près d’un an. Un partenariat entre la mairie de Marseille et l’école d’architecture de Martin. Le temps de courir, de prendre une mesure rapide pour un plan et de revenir, et l’engin avait disparu. Volatilisé dans les rues marseillaises. Son unique moyen de déplacement gratuit et pratique s’était évanoui le temps d’une prise de note. Il allait devoir marcher, prendre le bus, et attendre un peu pour pouvoir enfin se déplacer en métro. A la radio et en ville, on parle de début 78 pour l’accès à la ligne complète. Depuis le temps que les travaux ont commencé, on n’en est plus à quelques mois près ! En attendant, Martin se déplace sur un nouveau vélo, acheté d’occasion : un demi course vert et bleu, super pratique pour ses déplacements quotidiens. Une petite annonce lue dans Le Provençal au bistrot en bas de chez lui, un coup de fil depuis la cabine du bas de la rue et l’affaire était entendue. Arraché pour vingt-cinq francs, de haute lutte. Une affaire ! Donc Antivol bien accroché ! Il retire le bas du pantalon de sa chaussette (depuis qu’il lave le linge lui-même, ce petit geste est devenu une nécessité…), se passe la main dans les cheveux et, après avoir vérifié le contenu de sa boite aux lettres, s’engouffre dans la cage d’escalier étroite et sombre de chez lui.

Il lâche ses clés, quelques pièces de monnaie et une pochette d’allumettes dans le vide-poche de l’entrée. Très pratique ce truc. C’est une vieille habitude de famille. Près de l’entrée, chez lui, chez sa mère, chez son père ou chez sa sœur, on trouve un récipient quelconque, plus ou moins joli, posé sur un tabouret ou sur un petit guéridon, ou une table de nuit réhabilitée. Il qui sert à recueillir tout ce qui peut trainer et alourdir les poches, c’est-à-dire les déformer comme le faisait remarquer sa grand-mère Renée, couturière jusqu’à son dernier souffle à soixante-dix-huit ans. Chez lui, c’est un pot de chambre en émail jaune et bordé de vert qui fait office de vide-poche. On y trouve quelques vis, un billet de cinq francs, toute une collection de pochettes et de boites d’allumettes, trois paquets de cigarettes vides, quelques chewing-gums, un malabar, trois clés, dont celles des antivols des deux vélos volés, cinq numéros de téléphone inscrits sur des morceaux de papier improbables et une fève gagnée lors du dernier tirage des rois en janvier dernier chez sa sœur. Le vide-poche se range, se nettoie, se purge, comme vous voulez, à des fréquences aléatoires et à des périodes inattendues.

Martin dépose le courrier sur le bord du vide-poche et file dans la cuisine. Une grosse faim le tenaille depuis la sortie des cours et il est plus que temps de faire quelque chose. C’est que, l’air de rien, les études, ça creuse ! Il vient juste de terminer sa journée. Sa journée d’étudiant. Archi. C’est la formation qu’il suit. C’est le métier qu’il a toujours voulu faire. Depuis qu’il est petit garçon, lorsque la question lui est posée, invariablement, la réponse fuse : architecte. Et nous y voilà. Au milieu de la course, en fin de troisième année. La journée assis le cul sur une chaise, en cours, à écouter, regarder, décortiquer, comprendre, prendre des notes, dessiner des schémas, calculer des portances, des centres de gravité, des poids, des masses, des résistances au vent, à la pluie, aux orages, aux tremblements de terre, aux tsunamis, des études de sols et de sous-sols. Quelques sorties sur le terrain, et le boulot le soir pendant deux ou trois heures. Travail personnel, étude de dossiers, tracé de plans et d’écorchés. Révisions, exercices de physique. Les derniers exams vont bientôt arriver et pas question de se planter.

Rapidement, comme un étudiant, Martin se prépare une grande casserole de coquillettes. Il adore ça ! Miettes de thon à la tomate, coquillettes jambon, un yaourt et un fruit. Voilà son menu préféré. Quand il a du boulot, comme c’est le cas actuellement. Sinon, il ne crache pas sur un bon petit plat comme sait les faire Martine, sa mère et, comme il sait les faire lui-même. Depuis son enfance, sa mère lui a appris les rudiments de la cuisine. Il cuisine volontiers du salé. Le sucré, ce n’est pas son fort. Mais les plats en sauce, les poissons, les quiches et autres tourtes, il sait faire. Et cuisiner pour dix, quinze ou vingt personnes ne lui fait pas peur. Il connait même des petits trucs bien à lui, comme ajouter un zeste d’orange dans l’osso-bucco ou mettre une demi-cuiller à café de cacao dans le chili. Des petites bricoles dont il n’est pas peu fier. Sur le frigo de sa cuisine, trône le bouquin de Françoise Bernard « Les recettes faciles ». C’est un livre qu’il a toujours connu, qu’il a toujours vu chez ses parents. Un peu comme « J’élève mon enfant » de Laurence Pernoud chez les jeunes mamans. Il y a des inévitables, des impondérables. Malgré les vingt-deux ans à peine de son propriétaire, ce livre a déjà bien vécu et les pages portent les stigmates du cuisinier en herbe ; sauce tomate, feuille de laurier séché et différentes traces de différentes sauces. Martin ouvre cette bible de cuisine à la moindre occasion, quand il est seul, pour se faire plaisir, ou quand sa sœur passe le voir.

 

Sur Facebook, c’est ici : https://www.facebook.com/allersretours (Aimez la page pour suivre tous les jours la suite du roman…)

© JMB  Ver sur mer. Septembre 2014.  Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

août 19

La disparitin

Atelier d’écriture sur le site Ipagination: la lettre O. Un peu court comme sujet. Voici la copie que j’ai rendue. Bonne lecture. JMB

disparitin

Je m’étais faite belle, j’avais mis un superbe chapeau sur ma tête, triangle équilatéral à deux pics destiné à changer un peu le timbre habituel, un peu aigu, à ce qu’il parait, du cri qui est le mien. J’avais lu quelque part qu’un site internet d’écrivains en herbe et de lecteurs, de temps en temps, demandait à ses habitués de créer des petits textes destinés à faire la fête aux lettres, aux chiffres et aux phrases en général. Pas mal de mes amis avaient déjà participé. Le A, le U. Je pensais bien que rapidement , les administrateurs me feraient signe.

Et puis j’ai attendu. J’ai bien vu qu’il se passait des bruissements sur le site. Juillet était passé, septembre arriverait à temps, et entre les deux, juste entre les deux, j’ai senti une espèce d’énervement, exactement le même que j’avais ressenti en janvier dernier. U est venu me rendre visite. « J’ai entendu des bruits m’a-t-il dit. Il parait que tu es sur la ligne de départ. Il y a des rumeurs qui se diffusent ici et qui disent que avant septembre, peut-être décembre, tu serais la vedette, que tu aurais enfin la Une. » J’étais devenue fébrile, en attente de cette date fatidique.

Hélas rien n’est venu. Matin après matin, j’ai regardé les sujets. Je les ai lus les uns après les autres. Il y en avait des beaux, des verts et des pas mûrs, mais jamais au grand jamais je n’ai pu en lire un qui parlait de la lettre qui suit le N.

Je ne suis pas aimée, pas invitée, les dirigeants ne veulent pas entendre parler de mézigue. Je ne suis pas dans les petits papiers des rédacteurs et des élites qui écrivent les sujets. Je me ferai discrète pendant les années à venir. Si par hasard, une semaine venue, quelqu’un pense me mettre au premier rang, c’est avec plaisir que je dirai présent. En attendant, laissez la vie aller grand chemin et revenez si l’envie se présente. Que je n’apparaisse pas n’est pas vraiment grave. Je n’en ferai pas un plat.

Je suis quand même déçue. Déçue de ne pas être élue. Déçue de passer à la trappe, de ne pas être mise au premier rang. Je suis quand même une lettre que les enfants aiment écrire, parce que je suis facile à dessiner. Juste un cercle avec une petite queue. Mais, visiblement, je suis mal aimée. Et j’ai des preuves. Regarde bien lecteur, si tu sais qui je suis, relis le texte que tu as devant les yeux, et tu verras que je n’y apparais pas. Sur aucune ligne. A aucun instant. Dans aucun substantif, verbe, adverbe, adjectif, déterminant. Nulle part. Tu peux chercher une heure si tu veux ! Même dans un texte qui fait de ma présence le sujet principal, je suis invisible.

Si ici, il y a des gens qui ne savent pas qui je suis, sachez que je suis la quinzième lettre de l’alphabet, entre le N raide tel un I et le P qui ressemble à un demi D. J’ai rarement un accent, pas marseillais évidemment, mais que les enfants appellent chapeau …. Turlututu….

Allez, je suis sûre que maintenant les lecteurs savent qui je suis, mais je suis tellement timide que je ne le dirai pas, je laisse à chacun le plaisir de me mimer, en mettant les lèvres bien en avant et en faisant une espèce de cercle.

Allez-y !

Ensemble…

Maintenant !!!

O !!

© JM Bassetti le 19/08/2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

 

août 15

Lumière de nuit

Lumière furtive
Lumière bleue, électrique,
Tu es là, vive,
Endormie, onirique,

Vision rapide
Je te vois dans la nuit
Ton dos tes mains
La courbe de tes reins

Voleur d’image
J’enregistre ton visage
Joli voyage
Sur ton beau paysage

Et puis soudain
Le téléphone s’éteint
Ton corps s’enfuit
Avalé par la nuit

Lumière noire
Gravée dans ma mémoire
Je te sens je te vois
Tout au bout de mes doigts.

JMB Saint Hilaire de Riez le 14 août 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

 

 

août 8

A l’école

Elle s’en va à l’école
Des cahiers, de la colle,
Une classe, un abri,
Pas de haine, pas de bruit.
Oasis de douceur
Une maîtresse au grand cœur
A l’école on est bien
Là, on ne risque rien.
On est bien à l’école
On s’amuse, on rigole,
Les bombes n’existent pas

Sauf ici,
A Gaza.

Ver sur mer le 7 aout 2014. © JM Bassetti. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

août 3

La table aux géraniums

geranium-lierre-zoomIl est 18h50. Elle est pimpante, joyeuse, gaie et souriante. La cinquantaine passée, dépassée, la soixantaine promise, peut-être même prochaine. Elle porte bien son âge et sûrement un peu moins. On sent que l’âge l’intéresse et qu’elle fait tout pour atténuer ses effets. Et ça lui réussit plutôt bien. Cheveux bien rangés, tenus par une jolie barrette bleue, petite robe d’été rose et légère, qui masque ses formes tout en les mettant en valeur, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. Sandalettes de cuir bon marché, pourquoi payer cher pour acheter une paire alors qu’on peut s’en offrir plusieurs pour l’été et pour le même budget ? Pourquoi être toujours raisonnable ? Sac à main accroché au bras gauche, elle regarde la carte placée en évidence sur le trottoir. Menu à 22, menu à 29, menu gastronomique à 44 ou à la carte. Elle verra bien.

18h50 devant le restaurant sur le port, en terrasse, face aux bateaux rentrés au calme pour la nuit. Ça sent le rendez-vous à 19h00 ça !! Elle s’approche, désigne à la serveuse une table haute, près des géraniums généreux. Approbation d’un sourire, d’un clignement d’œil et d’un rapide geste de la main. C’est bon, elle s’installe. Elle remet ses lunettes de soleil. C’est fou ce que la Normandie est lumineuse cette année, surtout sur le soir. Un regard discret dans la vitre de la véranda. C’est bon, l’allure est plutôt sympa, la soirée va être bonne. Elle pose son sac sur ses genoux, fouille discrètement et extrait son téléphone. Ah, le portable, ustensile indispensable aux terriens du XXIe siècle. Et que c’est pratique pour les amoureux !! Un petit mot et hop, on a des nouvelles immédiatement, instantanément. Ah, tiens, pas là, justement. Pas de message. Elle pensait qu’elle aurait un petit sms comme il sait si bien les écrire. Elle avait bien remarqué que son téléphone n’avait pas sonné, mais elle pensait qu’elle n’avait pas entendu. Voilà tout. Pourquoi s’inquiéter ? Il doit être sur la route. C’est sûrement un type prudent. Mais en fait, elle ne sait pas trop. Ces sites de rencontre, ça permet de prendre contact avec les autres, mais ce ne sont que des mots. Des images au mieux. Qui est-il vraiment, elle ne le sait pas. Mais il a su faire monter la sauce comme on dit. Petits mots sur le site, échange de numéros de téléphone. Coups de fil rapides, puis plus longs. Puis des heures au téléphone à chercher à se connaître. Se dire des mots, entendre des mots, susurrer des mots, se bercer de mots. Quelques photos échangées. La vidéo ? Elle n’a pas voulu. Elle souhaitait qu’il la voie nature, sans passer par une caméra. Juste ses yeux. Un peu comme une virginité d’antan…

19h00. Plateau de fruits de mer, buffet de la mer… La serveuse s’approche.

- Vous êtes seule ?

- Non, nous sommes deux, j’attends quelqu’un. Il va arriver.

- Ah les hommes, souvent en retard.

- Oui, c’est son habitude !

Pourquoi avoir répondu ça ? Pourquoi faire croire qu’elle a l’habitude d’attendre et de manger au resto avec lui ? Peut-être a-t-elle simplement envie que cela devienne une habitude…

D’un geste machinal, elle regarde son téléphone. Puis sourit.

- Voulez-vous boire quelque chose en attendant ?

- Un verre d’eau, je veux bien ?

- Plate ou gazeuse ?

- Oh, une carafe, ça ira.

- Je vous apporte ça.

- Merci.

Nouveau sourire complice entre femmes, signe de la main. Ca va ? Ca va…

19h10, verre d’eau, les touristes arrivent par familles entières. Et s’installent. Et parlent fort. Et rient. C’est les vacances. Le moment où on se lâche un peu ! Un coup d’œil au portable. Une gorgée d’eau fraiche. Maxime. Pas de nouvelles. Ne s’est-elle pas emballée trop vite ? Elle ne le connait pas en fait. Ce rendez-vous, ils l’ont fixé ensemble. Elle ne connaissait pas ce restaurant. Ou plutôt si, elle passe devant presque tous les jours, mais elle ne s’est jamais arrêtée. C’est lui qui a proposé. Elle a juste eu à accepter.

Regard sur le téléphone. 19.15. Toujours rien. Menu. La serveuse va et vient, elle court. Le coup de feu se précise. Elle passe et repasse à côté de la table. Petit sourire. Mais le sourire complice du début devient sourire de compassion. Le regard sur le téléphone se fait plus pressant, plus agacé, moins patient.

Un nouveau couple se présente à l’entrée. La serveuse observe la salle. Complet. Désolé, repassez dans une heure. Pour le moment, nous sommes complets. Son regard s’arrête sur la table haute près des géraniums. Toujours seule, son verre d’eau dans une main et son téléphone dans l’autre. Le regard se fait fixe, perdu. Elle regarde sans voir. Fixe les bateaux, suit des yeux les passants. Il doit y avoir un peu de vent, car son regard se fait trouble, comme si l’œil était mouillé, comme si un moucheron était venu se placer dans son œil. Mince, une petite larme coule. Et puis elle a froid, met son gilet sur ses épaules, alors que près d’elle, tout le monde est en T shirt ou en petit haut léger.

19h30. La serveuse passe à nouveau, observe les tables dont elle s’occupe et s’arrête. La table près des géraniums est vide. La chaise haute est tirée, la carafe est vide, le verre est à moitié plein. Pas une miette, pas un morceau de pain, pas une tache sur la nappe. Elle remet tout en place. Jette un regard le long de la jetée. Au loin, une tache rose monte dans une voiture.

 

Ver sur mer le 3 Aout 2014. © JM Bassetti. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.