octobre 21

Le bruit du silence

silenceJuillet 2013, camp du Struthof, en Alsace. Visite importante, visite de mémoire. Cinquante-cinq mille hommes y sont entrés. Tsiganes, politiques, droits communs, homosexuels, juifs. Plus de vingt mille y sont morts.

Impression étrange. Silence dans mon ventre, silence dans mon cœur. Au début, une impression de gêne. Dès le passage de la grille d’entrée. En contrebas de la barrière une potence avec une corde. Le ton est donné.

Qu’est-ce que je fais là ? De quel droit puis-je entrer ici ? Un silence glacial me tombe sur les épaules. Je me sens gêné. Pas à ma place. Indiscret. Intrus. Sans même savoir où on est et ce qu’il s’y est passé, on éprouverait la même sensation. C’est lourd. C’est fort. L’endroit est empreint de sordide et de solennité en même temps.

Un camp au milieu des bois. Construit le long d’une colline assez raide. Tout est en escaliers. Immenses marches irrégulières. De tailles différentes. Volontairement. Pour que les prisonniers tombent. Pour qu’ils ne s’habituent pas au terrain. Pour que tout leur rappelle leur condition.

Et l’immense cheminée qu’on ne peut pas rater. Tout en bas du camp. Bien au milieu.

Bien visible.

On nous guide vers le réfectoire en haut, avant de nous autoriser à descendre. Le musée du camp. Un musée de la déportation. Des milliers d’écrits. Des photos. Des dessins croqués par des prisonniers. Des textes.

Chacun regarde, observe, lit.

En silence.

Des visages. De tout le monde. Des bourreaux comme des internés. Des tortionnaires comme des torturés. Du commandant du camp comme des libérateurs.

Des objets retrouvés sur place. Des vêtements. Des chaussures.

Des visages.

On ressort. Maintenant on sait. On se repère dans le camp. On a lu, on reporte sur la réalité ce qu’on a compris sur le papier.

Mais il manque quelque chose.

On voit les baraques, les fils, les barbelés, les miradors et on les imagine. Si nos esprits sont capables d’imaginer l’inimaginable.

On visite la dernière baraque, tout en bas.

Une envie de vomir, de se révolter.

Mais comment est-ce possible ?

La pièce du martyr et du châtiment, à droite en entrant, où tant de vies se sont arrêtées.

La pièce d’autopsie et d’expérimentations médicales.

On comprend pourquoi les carreaux de faïence blancs. On comprend pourquoi les rigoles dans le sol et le long des murs.

On comprend pourquoi tout ce blanc.

Peut-être pour oublier le rouge…

Et le four.

Pièce principale de l’édifice. Immense. Gueule béante.

Je regarde. Je n’en crois pas mes yeux. Je les ferme pour ne pas imaginer. Pour ne pas voir tellement je vois.

Et au moment où je sors, une jeune fille me croise dans la porte. Elle se place juste à côté du four immense et noir. Elle sourit, se prend en photo et ressort aussitôt. Sans un regard à la bête immonde.

Un selfy devant un four crématoire. Non mais je rêve.

Et si c’était elle qui avait raison après tout ? Un pied de nez à l’horreur. Je ne veux pas voir, laissez-moi tranquille. Tourner tout ceci en dérision. Tellement insupportable.

Mais il manque quelque chose. Un je ne sais pas quoi d’indicible. Une visite importante et ô combien émouvante, mais il manque quelque chose. J’ai essayé de voir ce camp en activité. Toutes les images du musée sont faites pour ça. Pour que le pèlerin, le visiteur, le touriste l’imagine. Pour que le vacancier puisse venir se faire prendre en photo par sa fille à côté de la corde de pendu. Je vous jure que c’est vrai !

Mais il manque quelque chose… malgré tout le soin que l’on porte à une telle visite, il manque quelque chose.

Et ce quelque chose, je l’ai trouvé, décrit parfaitement dans le livre de Franck Balandier : « le silence des rails ».

Il manque l’odeur. L’odeur de la mort, l’odeur de la pisse, des excréments et de la boue. L’odeur de la cendre au sortir du four, l’odeur de l’eau de javel pour nettoyer les salles en bas, l’odeur du mauvais tabac des soldats allemands, l’odeur des corps en décomposition dans la salle blanche.

Il manque le froid mordant de l’hiver, la glace, la neige, la grêle et le brouillard givrant. Les seaux gelés, les pieds glacés et les mains bleues et insensibles.

Il manque la chaleur de l’été, le soleil de plomb, les mouches, l’odeur des corps sales sous la chaleur insoutenable.

Il manque la condition humaine ou plutôt la sous-condition. Le mépris. La négation de la vie.

La non-vie.

Il manque la mort.

Il manque la vie.

Il manque le bruit du silence.

Il manque la peur surtout. La peur quotidienne et omniprésente.

Sa vie à la merci de l’injustice, du bon vouloir ou de la mauvaise humeur des gardiens. La mort en face, la mort dans le dos. Partout.

Franck Balandier a écrit avec ses tripes, avec son âme. Son livre est fort, puissant, réaliste autant qu’on peut l’imaginer. A la différence d’autres livres que j’ai pu lire sur cette époque, je connais les lieux. Le Struthof est frais dans mon esprit.

J’ai vu les baraques, j’ai vu les allées, les miradors et les carreaux blancs.

Le four et le jardin de cendres sur le côté, à gauche.

La chambre à gaz un peu plus loin dans la montagne.

Et tout me parle.

J’ai aimé Etienne, le temps de deux cents pages. Je l’ai soutenu dans sa lutte pour rester en vie. Chacun ses armes. Etienne a eu les siennes que je vous laisse découvrir.

Etienne a eu froid, chaud, peur. Etienne a côtoyé la mort, il l’a touchée du bout des doigts.

Et il est sorti du Struthof.

Le dernier.

Nu dans les rues.

Une armée entière de libérateurs qui s’arrête et fait silence quand il apparait.

Hommage silencieux.

Après avoir lu la dernière phrase, le dernier mot de ce livre magnifique, je suis resté silencieux un long moment.

Comme les soldats qui ont découvert Etienne.

Nous sommes tous des Etienne.

Le Silence des rails de Franck Balandier, chez Flammarion, février 2014. 212 pages.

© JM Bassetti. Le 21 Octobre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

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octobre 11

Votez pour mes textes

shortBonjour,

Depuis quelque temps, j’ai découvert un site qui permet de mettre en valeur les textes que l’on écrit. Il s’agit de Short Edition.com, qui valorise les textes courts comme ceux que j’ai l’habitude d’écrire.

Pour chaque saison de l’année, Short Edition organise un concours de nouvelles et de poèmes. J’ai déjà concouru les trois dernières saisons sans jamais réussir à aller jusqu’en finale.

Cette fois, j’ai bon espoir, avec plusieurs textes que je propose. Ce sont des textes que vous connaissez déjà, puisque à un moment ou à un autre, ils ont été édités sur ce blog.

J’ai besoin de vos votes…..

Je vous donne ci-dessous les liens. Pour voter, il suffit de créer un compte. Ensuite, vous pouvez voter pour tous les textes que vous aimez, même ceux d’autres auteurs !!! Vous verrez, c’est un site extrêmement riche !!

Pour ces textes, après la création du compte, cliquez sur le lien, lisez, et votez, si vous aimez. Il vous est même possible de me laisser un commentaire.

Par la fenêtre : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/par-la-fenetre-1

Pas une trace : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/pas-une-trace

Lumière de nuit : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lumiere-de-nuit

Et puis, dans la catégorie Rougir de lire, ouverte aux textes un peu plus légers, vous trouverez

Heureux qui comme Félix, relatant la mort du Président Félix Faure. http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/heureux-qui-comme-felix

Merci de vos précieux votes, merci de me permettre d’accéder à la finale pour l’un ou l’autre des textes…

Et continuez à suivre Allers retours.. La suite est déjà écrite, elle arrive !!!

A bientôt

JMB

Category: Non classé
octobre 11

Allers retours (4)

aretIl est neuf heures. Début juin, le jour se lève de bonne heure. A travers les rideaux, Martin se rend compte que le grand soleil marseillais est déjà bien chaud. Toute la dernière partie du mois de mai et les premiers jours de juin ont été étouffants. Exams terminés, tout s’est plutôt bien passé. Hier soir, une longue soirée à rire, à boire et à rire encore. Et à boire. Du whisky. Du pur malt, du Highland, du tourbé, du moins tourbé, du bon, du moins bon, du japonais, du qui attaque le palais, du qui a le goût en fond de bouche, du qui sent fort l’alcool, du qui n’est bon qu’avec du coca.

– Tu peux cracher si tu veux, une fois que tu as bien saisi le goût, lui avait pourtant conseillé Lise.

– Non, non, c’est bien, ne t’inquiète pas… , avait-il répondu, sûr de lui. Je ne connaissais pas, mais j’ai perdu du temps. C’est vraiment une découverte.

Et les petits verres s’étaient accumulés, sous les conseils et les explications de la jeune fille.

– Sens-le. N’avale pas ça comme on bouffe un bonbon. Prends ton temps !

– Tout baigne, j’adore, j’adore…

Il se retourne dans le lit. Doucement. Pour ne pas réveiller Lise qui dort encore, pelotonnée comme un chat, enroulée dans le drap bleu ciel juste posé sur son dos. Si légèrement qu’il l’effleure à peine. Elle respire régulièrement, calmement. Elle semble dormir d’un sommeil encore profond. Martin et elle se sont couchés tard, passablement alcoolisés tous les deux. Trois fois. Trois fois ils ont fait l’amour, avec force et bonheur. Trois fois ils se sont prouvés qu’ils s’aimaient et que cette liaison encore jeune n’est pas une simple passade. Il y a trois semaines seulement que Martin a osé prendre Lise par la taille, un mercredi soir en rentrant de la cabine téléphonique. Elle s’était sentie d’un seul coup enlacée, enveloppée par un bras qui entourait ses reins. Elle aurait voulu réagir, dire quelque chose, mais l’effet de surprise avait curieusement noué ses cordes vocales. Et au lieu de se reculer, au lieu de s’offusquer, elle s’était immédiatement sentie bien, enroulée par ce bras. Comme si elle l’avait attendu. Comme si c’était logique, écrit, évident. Pourquoi refuser l’évidence lorsqu’elle se présente à vous ? Martin et Lise avaient marché dans la rue. Il avait retiré son bras et ils avaient marché côte à côte. En chemin, Lise s’était arrêtée devant une vitrine de chaussures, et à nouveau, elle avait senti la main de Martin dans son dos. La première fois n’avait donc pas été un hasard. Arrivé en bas de chez lui, après avoir plaisanté sur son vélo attaché par deux antivols, il lui avait tendu la main et ils étaient monté chez lui. Elle n’était repartie qu’au matin.

– Martin ? Martin ?

L’odeur du café semble avoir réveillé Lise. Elle se redresse dans le lit, cale les oreillers dans son dos et s’assied, le drap pudiquement remonté sur sa poitrine.

– Ouh, j’ai un peu mal au crâne ce matin, pas toi ? demande-t-elle alors que Martin pénètre dans la chambre, deux tasses de café à la main.

– Non, moi ça va. Visiblement j’encaisse mieux que toi ! Pourtant, c’est toi la pro à ce qu’il me semble!

– Oui, ben ça dépend des jours visiblement. Ce matin, j’ai l’armée rouge tout entière qui chante dans mon crâne.

– L’armée rouge ? Ah oui, ça doit être bruyant !!

Doucement, Lise pose les lèvres sur la tasse. Elle espère elle aussi que le café va lui faire du bien, et calmer un peu le vacarme intérieur.

– Il y a le marché du Prado ce matin, ça te dirait ? propose Martin.

– Le Prado, mais ça fait loin. Tu t’imagines ?

– Hé, une petite demi-heure. Tu as vingt ans ou pas ? Une bonne marche ne me fait pas peur à moi, mademoiselle Lise !

Et Martin, comme il le fait souvent, entonne la chanson de Bécaud :

– Oh ! Mad’moiselle Lise, m’avez toujours intimidé…

– Arrête avec cette chanson. Je la connaissais pas, maintenant, je l’ai en horreur, tellement tu me la rabaches !

– Une chanson qui porte ton nom, tu devrais être ravie, rigole Martin. On va danser ? On va danser !!!

– Stop, je ne t’écoute plus. Pour le marché, tu as raison. C’est une super idée. Allez, file sous la douche, je finis mon café. Je te rejoins après ! Et arrête de chanter ce vieux truc démodé !

– D’acc. Il y a des serviettes ? Je n’ai rien ici.

– Oui, dans le placard blanc sous le lavabo. Prends ce dont tu as besoin.

Appuyée le dos contre le mur, Lise regarde le plafond. Une vie qui bascule en peu de jours. Un coup de téléphone, une main sur ses reins et tout chahute. Elle a vite senti au fond d’elle, que Martin lui plaisait bien. Et c’est sans hésiter une seule seconde qu’elle s’est donnée à lui. Qu’ils ont ensemble, commencé une histoire qui ressemble fort à une histoire d’amour. L’avenir lui dira si elle a eu raison ou tort de prendre ce chemin. Un train qui passe, il s’arrête. On monte dedans, sans se poser de questions. Après, on peut descendre à une station ou à une autre. Ou on peut suivre la ligne jusqu’au bout. Jusqu’au terminus. La ligne peut être longue, mais paraître courte.

La porte de la chambre est restée entrouverte. Celle de la salle de bains aussi certainement. Et du fond de son lit, Lise entend Martin qui chante. Il a le cœur gai. Il chante. Tout le temps. Des vieilles chansons, des plus récentes. Parfois, elle se pose la question : comment peut-il avoir autant de paroles dans la tête ? Parce qu’il ne fredonne pas, non. Il chante, des dizaines, des centaines de chansons, en entier, du premier au dernier mot. Barbara, Brel, Brassens, Nougaro, Piaf évidemment, mais aussi les plus récents : Yves Duteil, Dutronc, Françoise Hardy, Michel berger, France Gall, Véronique Samson. Et Claude François. Etonnant non ? Là, en ce moment, dans la douche, il chante à pleine voix « le Jouet extraordinaire ». Il la connait entièrement. Du début à la fin. Et Lise a l’impression que cet homme qui adore le jazz et les vieux standards des années cinquante est également fan de Cloclo, ce chanteur à minettes qu’elle ne peut pas ne pas entendre tellement il envahit radios et télévisions. Voilà que Cloclo débarque dans sa salle de bains. Ne manquent plus que les Claudettes pour que ce soit complet. Et le voilà qui enchaîne avec « Belles belles belles ». C’est bizarre, ça semble ne pas coller avec le personnage, cet amour pour cloclo. Lise se promet d’en reparler avec lui.

– Alors, tu viens oui ? Tu m’avais promis que tu me rejoindrais dans la douche… Je t’attends….

Se doucher avec un homme, sentir son corps intimement épousé et caressé sous la mousse et l’eau chaude qui coule, c’est une nouvelle volupté qu’elle ne connaissait pas. La chaleur de l’eau, l’odeur du gel douche et les mains de celui qu’elle aime. Trois sensations qui s’unissent pour un même plaisir !

– J’arrive !!

D’un mouvement brusque, Lise repousse le drap, se lève, et, nue, traverse l’appartement en direction de la salle de bains. La buée a déjà envahi la pièce. L’ambiance promet d’être chaude !

 

A suivre …

 

JMB Octobre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

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octobre 10

Allers retours (3)

aret

Louis Armstrong et Ella Fitzgerald accueillent Lise lorsqu’elle pousse timidement la porte.

– Il y a quelqu’un ?

– Oui, oui, entre, j’arrive.

Lise franchit la porte d’entrée et la referme doucement. Son premier regard est pour une table de nuit repeinte surmontée d’un pot de chambre jaune et pour un porte manteau perroquet auquel sont accrochés un manteau d’hiver, un sweat et un blouson sans manches. SI le reste est dans le même style, ça risque d’être rigolo !

Martin apparait, souriant, un torchon à la main. Il a l’air un peu gêné, c’est sans doute pourquoi il a attrapé le torchon en sortant. Histoire de se donner une contenance et d’occuper ses mains dont il ne saurait pas quoi faire sinon.

– Bonsoir, je suis content que tu sois venue, dit-il, je m’appelle Martin.

– Et moi Lise. Merci de m’avoir invitée. Je ne m’y attendais pas.

Ni baiser, ni poignée de main. Lise a bien esquissé un mouvement en tendant maladroitement sa main, mais elle a vite arrêté son mouvement.

– Tu aimes le jazz ? demande Martin en tendant le bras vers sa platine sur laquelle tourne la galette noire.

La musique est un bon moyen de commencer une conversation pour des gens qui ne se connaissent pas. Martin y a pensé en attendant Lise. Il ne voyait pas d’autre sujet pour accueillir tranquillement son invitée.

– Oui, mais je n’en écoute pas souvent. J’écoute plutôt de la pop ou de variété américaine. Mais le jazz, oui, pourquoi pas. En fait, je n’y connais pas grand-chose, honnêtement.

– Fais comme tu le sens, regarde les disques et choisis ce que tu veux si tu veux changer, lance Martin depuis la cuisine. Tu as mangé ? Tu veux un café ?

– Un thé, plutôt, si tu as, j’ai du mal à digérer le café le soir.

– Oui, sans problèmes, tu as trouvé pour la musique ? répond-il

– Pas encore, je regarde.

C’est drôle comme elle se sent à l’aise immédiatement dans cet appartement où elle entre pourtant pour la première fois. Quand elle est arrivée, la porte était entr’ouverte, elle a senti immédiatement une chaleur agréable et les premiers regards dans la pièce ont été plutôt positifs.

Lise jette un coup d’œil dans le petit appartement de Martin. Pas trop mal rangé pour un garçon seul, se surprend-elle à penser. Son regard vagabonde dans la pièce principale. Dans un coin près de la fenêtre, deux tréteaux surmontés d’une planche de contreplaqué font office de bureau. Une grosse lampe est fixée à la gauche de la planche avec une forte pince blanche. Pour les soirs de travail certainement. Différents dossiers à élastique de couleurs se trouvent en pile sur la gauche du meuble. Sur la table, une panoplie de crayons à papier, un flacon d’encre de chine, deux gommes, trois stylos à dessiner type Rotring, un énorme rapporteur et dans un pot de terre quelques règles, une équerre et, bizarrement, quelques bâtons d’encens qui dépassent. C’est à peine si Lise distingue les deux tasses à café vides et le verre pas vraiment net près de la planche à dessiner. Par terre, près de la chaise, un T en bois et une immense équerre. Lise n’en a jamais vu de telle avant.

La chaine HIFI se trouve dans une ancienne cheminée. Ampli, tuner, enceintes, platine disque et platine cassette. Les disques sont soigneusement rangés à la verticale dans une caisse en bois, sous la petite table où sont posés les appareils électriques. Lise jette un coup d’œil aux tranches des 33 tours. Sur le dessus de la cheminée, deux tiroirs de cassettes. Mais une espèce d’ordre règne ici. Pas un disque hors de sa pochette, pas une cassette sortie de sa boite. Un homme soigneux visiblement.

– Tu veux du lait ou du citron ?

Lise fait un bond. Elle n’a pas entendu Martin arriver. Il a déposé sur le bureau deux tasses, une théière et une soucoupe contenant du sucre.

– J’ai pris du thé moi aussi, ajoute-t-il.

– Non merci, ni sucre, ni lait ni rien. Merci pour le thé.

– Alors, la musique ? demande Martin en passant la tête par la porte de la cuisine.

– Laisse ça pour le moment, c’est bien. Il a une voix impressionnante ce type ! J’aime bien. En fait, je n’ai pas souvent l’occasion d’écouter du jazz. Après, j’ai vu que tu avais des disques de Lennon, ça me plairait bien d’écouter Imagine par exemple.

Matin revient dans la salle, pourtant une assiette de Pailles d’or .

– OK. Tiens, viens, propose Martin en désignant le canapé qui fait face au bureau. Le vieux canapé en velours frappé vieil or de ses parents. Moche mais confortable. Mais moche. Martin a déposé une dizaine de coussins multicolores, histoire de cacher le plus possible le look un peu kitch du sofa.

– C’est sympa l’ancienne cheminée, dit Lise en s’asseyant.

– Oui, répond Martin. Ce sont des vieux apparts réhabilités loi de 48. Les cheminées sont bouchées évidemment. Il y en a aussi une dans ma chambre. Je l’ai transformée en bibliothèque.

– Chez moi, c’est plus neuf. Je crois que mon pâté de maison a entièrement été refait il y a à peine dix ans. J’ai un F2. Comme toi, je pense. Tu es en pleine période de révision, je suppose, comme moi. Moi, j’ai mes derniers partiels dans deux semaine, j’en ai un peu marre en ce moment. Tu fais quoi comme études ? J’ai vu du matériel de dessin près de ton bureau.

– Ah oui. Je suis en archi. En troisième année.

– Pas mal, reprend Lise en sifflant doucement. Elle est où l’école d’archi ?

– A Luminy. Ca fait un bout, mais c’est pas la mort non plus. Il y a un bus. Ca me fait une bonne demi-heure de trajet. Mais en fait, cette année, on a fait pas mal de stages un peu partout. Et puis j’ai mon vélo. Et toi ?

– Moi, je suis en licence d’anglais. Je devrais terminer cette année, répond Lise en prenant la tasse sur la table. Elle souffle sur le liquide brulant.

– Tu veux être prof ? demande Martin en souriant.

Lise avale discrètement la gorgée de thé qu’elle a dans la bouche et reprend son souffle.

– Oh non. En même temps que la licence, je vais passer le concours pour l’école des interprètes. J’aimerais bien travailler en traduction. La traduction simultanée, j’adore ça.

– Ca va avec ton goût pour la musique américaine, ça ! plaisante Martin.

– Oh tu sais, bien souvent, c’est I love you Baby, Baby I love you. Pas besoin d’une licence pour ça. Lise éclate de rire.

La discussion va bon train. Martin expose ses goûts pour les voyages et l’architecture sud-américaine, Lise parle musique et photo. Martin explique les rudiments de cuisine qu’il a appris avec sa mère et son envie de continuer à cuisiner. Lise annonce qu’elle adore le whisky.

– Etonnant pour une fille, rigole Martin.

– Comment ça étonnant ? réplique Lise. Les alcools forts seraient-ils réservés aux hommes ? Pourquoi les femmes seraient-elles cantonnées aux vins cuits et autres Suze ou Ambassadeur ? J’aime le scotch et je le clame haut et fort ! insiste Lise.

– OK, ok, ne te fâche pas, rigole Martin. Moi, je ne connais pas, mais je ne demande qu’à apprendre !

– Oui, une autre fois, tu viendras chez moi et je te ferai boire le verre du débutant !

Martin repense à Lise la semaine précédente. En larmes en quittant la cabine téléphonique. Mais cela ne le regarde pas, ce n’est pas son problème. Et puis, même si elle est venue boire un thé, c’est quand même une étrangère pour lui. Ils ne se connaissent que depuis une heure à peine ! Mais elle est vraiment mignonne. Et puis sympa au premier abord. Ce serait sympa de la revoir.

Lise repose sur le bureau sa tasse de thé.

– Bon Martin, c’était très gentil, mais j’ai encore une partie du Serpent à plumes à lire. Et une fiche de lecture à rédiger. Je voudrais bien m’en débarrasser le plus vite possible.

– Le Serpent à plumes ?

– Oui, c’est un bouquin de DH Lawrence. Ca parle du Mexique, ça devrait te plaire, toi qui aimes l’architecture sud-américaine !

– Pourquoi pas, répond Martin. Tu me le passeras… heu, en français, je préfèrerais !

– Allez, je file, et encore merci.

Et sans hésiter, Lise claque deux bises sur les joues de Martin.

– A la prochaine, répond le jeune homme. Et n’hésite pas à monter maintenant que tu connais le chemin.

– Ne me dis pas trop ça, tu pourrais en avoir vite marre, répond Lise en ouvrant la porte.

Au moment de sortir, elle s’arrête, fouille dans sa poche, en extrait deux pièces de vingt centimes et une dragée de Wrigley’s aux fruits et les lance dans le vide-poche de l’entrée.

– Tiens, dit-elle en riant, ma participation !

Et avant que Martin n’ait le temps de répliquer, elle sort, ferme la porte et dévale les escaliers.

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octobre 7

Lettre à Clément

ClementIl est des gens qui marquent votre vie. Clément a marqué la mienne.

Bonsoir Clément,

C’’est à toi que je vais annoncer la nouvelle en premier : j’’ai décidé, ce soir, d’’écrire des lettres à toutes les personnes qui ont marqué ma vie. J’’étais en train de lire, comme je le fais chaque soir avant de m’’endormir. Mon livre de ce soir : « Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot ». Un livre bien triste d’’une femme qui, de son sanatorium où elle va sûrement mourir, répond à son ancien amant qui a décidé de la quitter. Après avoir posé mon livre, j’’ai pensé qu’’il était nécessaire d’’écrire à ceux qui ont été importants.
Alors, après avoir éteint la lumière, j’’ai fait dans ma tête la liste des personnes à qui je souhaitais écrire, au tournant de la cinquantaine.
Et c’’est toi qui t’’es imposé à moi pour commencer cette série de lettres.
Nous nous sommes peu connus. Tu n’’étais alors qu’’un petit bonhomme. Un peu plus de deux ans quand nous avons fait connaissance, un peu moins de trois ans quand nos chemins se sont séparés. Oui, Clément, nous nous sommes connus quatre mois, à peine. C’’est peu à l’’échelle d’’une vie d’homme, mais c’’est tellement à l’’échelle de ma vie à moi.
Quand nous avons fait connaissance, tu trottais dans ma classe. Avec ta maman, tu étais venu fièrement t’’inscrire à l’’école que je dirigeais alors. Une petite école à deux classes. Les maternelles chez Colette, et les CP chez moi. Toi, vu ton âge, tu as été inscrit dans la petite section. Chez les tout-petits, même. On était alors en juin 1985. Je me souviens parfaitement du jour de cette inscription. Tu étais bien sage, assis sur les genoux de maman. Et puis, la discussion a duré, tu es parti te promener à la découverte de ma classe. Une classe à l’’ancienne, je ne sais pas si tu t’’en souviens. Avec un poêle à mazout près de la fenêtre, des bureaux cirés et un parquet ciré aussi. Nettoyé trois fois par an à la paille de fer. Ca sentait bon le bois à la rentrée. Ca puait le fuel en hiver quand il gelait dehors et que le chauffage donnait à fond. Je te revois encore, tout au bout de la classe en train de toucher aux crayons sur la table ronde. Mais tu étais bien calme. Certains enfants profitaient de ce jour d’’inscription pour se montrer sous leur plus mauvais jour: turbulents, impatients, enfants gâtés, criards, Toi, non. Tu es resté tranquille, cool, assis sur la table des petits.
Inscription faite, sans problèmes.
« – Clément, tu viens ? », a appelé ta maman. Et tu es venu vers elle, immédiatement, sans avoir à te le demander dix fois.
Après votre départ, je suis allé voir Colette et lui ai expliqué ce que tu étais et la première impression que tu m’’avais faite.
Puis l’’été est venu. Les vacances. Moi, ou plutôt Laurence, ou plutôt nous, nous attendions un bébé pour l’’automne. Pourvu qu’’il (ou elle) soit aussi mignon que toi !!
Rentrée 85, tout se déroule comme prévu. Voilà trois ans que je suis dans cette école, celle qui est devenue ton école depuis ce jeudi 5 septembre.
Un mois et deux jours. Voilà ce qu’’allait être ta scolarité. Captivé par ma classe et le travail de direction important en début d’’année scolaire, je n’’ai pas fait vraiment attention à toi. Tu venais, régulièrement à l’’école, seulement le matin pour le moment. Ta maman te gardait l’’après-midi pour faire la sieste. Mais, sage et sans problème comme je l’’avais détecté le jour de ton inscription, tu ne me causais pas de soucis. Je te regardais jouer dans la cour. Peut-être plus timide que les autres, parce que plus jeune, Colette s’’occupait bien de toi et tu ne faisais pas de vagues.

Et puis le 7 octobre au matin, un lundi, j’’étais dans ma classe. Je faisais de la lecture avec les CP pendant que mes grandes sections dessinaient des ronds dans des pommes, exercice de graphisme classique au début de l’’automne. Comme chaque jour, j’’ai entendu la grille s’’ouvrir et le camion de la cantine entrer dans la cour pour décharger la nourriture du midi. Les bruits habituels de chargement et de déchargement, bruits confus, diffus et quotidiens auxquels je ne faisais plus attention. Puis la porte du chauffeur, le démarrage du camion, et un bruit inhabituel, sourd et inconnu suivi de cris….. Colette a ouvert à la volée la porte de ma classe:
« – Jean-Marc, viens vite, Clément !!
– Quoi Clément ?
– Un accident dans la cour, viens vite !!
– Grave ?
– Je sais pas. Oui, grave, très grave. »

Et je suis sorti.
Et j’’ai vu.
Et je n’’ai jamais oublié.
Et toi, tu n’’as sûrement pas vu…
Tu ne t’’es rendu compte de rien.
Le camion t’’avait broyé, bousillé, démoli.
Tué.
Sur le coup.
Je l’’ai su tout de suite.
Dès que j’’ai vu ton petit corps allongé sur le bitume de la cour de récréation. Dès que j’’ai vu l’immense tache rouge qui prenait une forme étrange et indécente en s’’allongeant et se tordant sur le sol chaud.
Voilà Clément.
Ici s’’est arrêtée notre rencontre.
Ici a commencé ma vie d’’homme.
Il m’’a fallu aller prévenir ta maman, en courant. Je ne souhaite à personne d’’avoir à faire ce que j’’ai fait ce jour là, pas même à mon pire ennemi, si tant est que j’’en ai un.
Il nous a fallu affronter la dure réalité.
Le désespoir d’’une famille, les larmes de tous, ton petit cercueil blanc, les regards de la famille le jour de l’’inhumation.
Puis plus tard, la gendarmerie, le juge d’instruction, l’’avocat, le tribunal. Mais ça, vois-tu Clément, ça n’’a aucune importance. Ca a été long, dur, pénible, mais ça ne compte pas.
Ma vie n’’a pas été affectée par la justice. Elle l’’a été par ta mort. Si la justice des hommes a été plutôt clémente à notre égard, la justice de Dieu nous a bien touchés. Un homme n’’est pas le même après la mort d’’un enfant.
Deux mois avec sursis. Voilà ce que la balance de Jupiter nous a infligé.
Perpétuité, voilà à quoi je me suis condamné.
Mon bébé, ma fille, est née un peu plus de deux mois après l’’accident. Important pour un père la naissance d’’un premier enfant… Mais pour moi, cette année 1985, avant d’’être l’’année de l’’arrivée de Lucile, a été longtemps l’’année de ton départ.
Régulièrement, quand je passe près de ton village, je vais te voir, discrètement. Des fois je pose juste une fleur. Et je te parle, je te vois me sourire.
Que serais-tu devenu, petit Clément ? Toi que la mort a fauché à trois ans. Comme tous les petits garçons, pompier ? docteur ? chef de gare ? pilote de chasse ? Je ne sais pas ce que la vie t’’aurait réservé. 26 ans. Tu aurais 26 ans aujourd’hui. Presque l’’âge que j’’avais quand nos chemins se sont croisés. Putain, quel gâchis….

« Qui a tué Davy Moore , qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » Ainsi chantait Graeme Alwright. Une chanson que tu ne connais pas, que tu n’’as pas eu le temps de connaître. Un boxeur, mort sur le ring… C’’est pas la foule, c’’est pas le manager, c’’est pas l’’arbitre, c’’est pas le journaliste, c’’est pas son adversaire… « C’’est le destin, Dieu l’’a voulu !! »

C’’est pas moi qui t’’ai tué, Clément, je t’’assure.
C’’est pas Colette…
C’’est pas le chauffeur, il ne t’’avait pas vu.
C’’est pas l’’employée municipale qui t’’a laissé partir…
C’’est personne, ou c’’est tout le monde à la fois. Tous, réunis, nous t’’avons privé d’’une belle vie sans doute, de tes jeux d’’enfants, de tes émois d’’adolescent, de tes études, de ton mariage, de tes enfants. Nous avons privé tes parents de toi, d’’un sourire, d’’un bisou dans le cou, du plaisir d’’un cadeau de fête des mères, de tes croyances au Père Noël, de photos inoubliables.

Alors, pour tout ça, je te demande pardon, Clément. 23 ans après, je te demande pardon et je demande pardon à tes parents et à tes proches.
Du haut de tes trois ans, tu as marqué ma vie comme aucune autre personne ne l’’a jamais fait.
On dit qu’’une vie est construite de petits événements. Moi, c’’est un petit bonhomme aux yeux noirs et cheveux noirs qui a construit la mienne.
Toi à 26 ans, moi à 50, je me permets de t’’embrasser bien fort. Petit bonhomme de 26, de 3 ans.
Jamais je ne t’’ai oublié, jamais je ne t’’oublierai. Et jusqu’à mon dernier souffle, tu resteras mon petit bonhomme.

© JM Bassetti. Texte écrit en octobre 2009. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.