novembre 21

La pièce de Rosalie

pieceA ce qu’on disait, elle s’appelait Rosalie. Elle devait avoir au moins quatre-vingt-dix ans. Tous les matins, vers onze heures, elle passait devant chez moi. Elle ralentissait, régulait sa marche au pas le plus court et finalement s’arrêtait sous le lampadaire, éteint évidemment. Elle posait son panier, regardait vers le ciel et fouillait dans la poche de son long manteau gris. Toujours le même, quelle que soit la saison. Là, elle tirait une photo et une pièce de un franc et opérait une sorte de rituel mystérieux. Cela durait trois minutes environ. Moi, j’étais scotché derrière le rideau de ma fenêtre de cuisine. Je n’en ratais pas une miette, vous pensez bien… Puis, au bout d’un moment, elle envoyait un baiser vers le ciel, glissait la photo et la pièce dans son manteau. Elle reprenait son panier, et avant de repartir, elle fixait la fenêtre de ma chambre, à l’étage et souriait. Elle a fait ça tous les jours, pendant plus de huit mois.

Et puis un matin, alors que j’étais en train de me laver les mains derrière mon rideau, je l’ai vue reprendre son panier, hésiter et s’approcher de chez moi. Je n’ai pas bougé. Je l’ai regardée venir. Après avoir hésité quelques instants, son cabas à la main, elle a fait les deux derniers pas qui la séparaient de ma porte d’entrée.

Et elle a sonné.

Tétanisée une demi-seconde, j’ai posé mon torchon sur le coin de l’évier et je suis allée ouvrir. Mes pas résonnaient étrangement sur les tommettes du couloir. J’ai tourné doucement la molette de mon verrou, un tour, deux tours, et j’ai ouvert la porte. Et je l’ai découverte, appuyée au mur de la porte, essoufflée et rosissante. C’est elle qui a entamé la conversation.

« Bonjour Madame, m’a-t-elle dit si doucement que sa voix ne ressemblait qu’à un souffle.

– Bonjour Madame, ai-je répondu.

– Me permettez-vous d’entrer quelques minutes, je vous prie, j’aimerais vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur.

– Je vous en prie Madame, entrez.

Je n’étais pas méfiante. Je n’avais d’ailleurs aucune raison de l’être. Il y avait tellement longtemps que je la voyais devant chez moi que c’était comme si je la connaissais déjà. Et puis elle semblait si fragile, si inoffensive.

Nous sommes entrées dans la cuisine. Son regard tournait dans la pièce. En deux secondes, elle avait regardé partout. Furtivement. Elle piétinait devant une chaise. Je suis passée derrière elle.

– Otez votre manteau, asseyez-vous. Je vous en prie, Madame.

Tout doucement, avec la lenteur délicieuse des personnes âgées, elle a retiré son grand manteau et me l’a tendu. Mais juste avant, elle a fouillé dans sa poche gauche et en a extrait la photo et la pièce. En prenant son vêtement, j’ai juste eu le temps de me rendre compte que c’était un portrait en noir et blanc. J’ai déposé le manteau sur le fauteuil à fleurs du salon et suis venue m’asseoir en face d’elle. Elle tremblait. Elle, si hardie lorsque je l’ai découverte, semblait maintenant frêle comme un rameau et légère comme un rêve.

– Voilà Madame, a-t-elle commencé, c’est une longue histoire que j’ai à vous raconter.

Sa voix était légère et haut placée.

– Il y a de cela un peu plus de soixante-dix ans, j’habitais cette maison avec mes parents.

– Mon Dieu, ai-je répondu.

C’était émouvant de me trouver en face de quelqu’un qui avait autrefois foulé les tommettes de l’entrée ou effleuré la rampe de l’escalier.

– C’était pendant la grande guerre. On pensait alors que c’était la dernière, et tout le monde l’a ensuite nommée la première.

Elle faisait de l’humour tout en parlant. Je luis souris.

– C’était une maison de location. Mon père travaillait à la scierie au bas du bourg. Il n’avait pas été mobilisé en quatorze car la grande scie lui avait enlevé un bras en 1906. Mais il n’était pas malheureux et réussissait à faire avec. Ma mère faisait la cuisine, le ménage et s’occupait des enfants au manoir des De Villette Mais il n’existe plus maintenant, il a été détruit pendant la guerre. La deuxième. Le fils De Villette aussi d’ailleurs, a été tué en Allemagne. La fille, je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

C’était étonnant. Elle me parlait comme si elle m’avait toujours connue. Son débit était calme et régulier. Tout en parlant, son regard allait de la table à la fenêtre et revenait vers moi. Ses yeux se réhabituaient à ces lieux qu’elle avait connus enfant. Quant à moi, j’étais étrangement muette. Je l’écoutais en la dévorant des yeux. A y repenser maintenant, je me rends compte que je ne lui ai même pas proposé un café, ou un thé, ou une infusion.

– En 1917, Madame, j’ai connu Alphonse à un bal des conscrits. Il n’était pas d’ici. Il était de Neuilly le Bisson, dans l’Orne. Il était venu en permission pour une semaine chez son oncle Edouard, de la ferme des Portiers. Pour lui donner la main pour les moissons. Nous avons dansé deux soirs de suite. Et puis…

Rosalie rosissait. Comme une enfant. Son hésitation m’amusait. Je savais pertinemment ce qu’elle voulait dire, et qu’elle n’arrivait pas à exprimer. Mais je décidai de ne pas l’aider. De la laisser dire ce qu’elle avait à dire. Faire son aveu. L’hésitation n’avait pas duré longtemps.

– Et puis je me suis donnée à lui le dimanche soir. Nous avons passé une nuit délicieuse. Dans la chambre juste au-dessus.

Et, tout en parlant, elle désigna le plafond au-dessus duquel se trouvait ma chambre.

– Tous les soirs pendant une semaine, nous avons dormi ensemble sans que mes parents ne se doutent de quoi que ce soit. Il était souple. Le soir, lorsque le lampadaire de la rue s’éteignait, il escaladait les moellons de la maison. Il disait qu’il y avait assez de prise. Et il entrait dans ma chambre. Il repartait au petit matin par le même chemin.

Tout en parlant, elle poussait vers moi la photo qu’elle avait sortie de sa poche.

– Le voilà mon Alphonse, Madame.

Il était beau comme un poilu de la guerre de quatorze. Son casque sur la tête, appuyé à une colonne de marbre, il fixait l’objectif de ses yeux noirs. Pas de fusil à la main, juste sa cartouchière et ses brelages. Chaussures noires et guêtres blanches. Malgré la solennité de l’uniforme, on sentait le garçon de la campagne, simple et aimable. Plus de soixante-dix ans plus tard, son regard était encore puissant et doux à la fois. En bas de la page, d’une écriture fine et précise, était inscrit « Pour Rosalie, ma promise. Tendres baisers de ton Poilu. » Et c’était signé Alphonse, avec un beau paraphe tortueux.

– La photo ne m’a pas quittée depuis le jour où il me l’a donnée. Elle a fait tous mes porte-monnaie et mes portefeuilles. Elle a connu tous mes sacs à main et est allée partout où je suis allée.

– Qu’est devenu ce monsieur ? me suis-je inquiétée, bien que je me doutais déjà de la réponse.

– J’y viens, Madame, j’y viens. Pendant la semaine où nous avons été ensemble, Alphonse m’a avoué qu’il avait perdu son couteau dans une tranchée, entre deux assauts. Je lui ai proposé de lui en acheter un à la foire d’Argentan en novembre et de lui offrir à la Noël s’il avait une permission. Autrement, je le garderais jusqu’à son retour, à la fin de la guerre.

– L’avez-vous acheté ?

– Oui, bien sûr. Et je l’ai caché, pour que mes parents ne le trouvent pas.

– Dans la maison ?

– Oui, Madame, dans ma chambre, là-haut, entre le passage de la cheminée et la fenêtre, il y avait une latte de parquet qui se défaisait. Il suffisait d’appuyer dessus d’une certaine façon et on pouvait l’ôter et découvrir un petit espace pour ranger quelques bricoles. C’est là que j’ai caché le Thiers. Je pense qu’il y est toujours, si personne n’a découvert la cachette.

– Vous ne l’avez pas repris à la fin de la guerre ?

– Non. A l’époque, je travaillais chez des patrons loin de chez moi et ne revenais que toutes les trois semaines environ. Un jour que mon père est venu me chercher à la gare, il m’a annoncé que le propriétaire avait décidé de reprendre sa maison pour l’offrir à sa fille. Mes parents avaient dû déménager dans la précipitation. Je ne suis jamais revenue dans cette maison.

– Et Alphonse, Madame ?

– Alphonse n’est jamais revenu de la guerre.

– Il a été tué ?

– On n’a jamais su, Madame. Il est reparti au front au bout d’une semaine après m’avoir demandé de l’épouser. J’avais accepté et nous devions demander à mon père à son retour. Il aurait attendu ma majorité évidemment. Je n’ai jamais eu de nouvelles de lui. On n’a pas retrouvé son corps. Son oncle Edouard n’en a plus jamais entendu parler non plus. Peut-être est-il encore en vie ? Je ne sais pas. Il n’y a rien de plus difficile que de ne pas savoir, de ne pas avoir un corps, un nom sur un monument aux morts, une certitude.

– Vous vous êtes mariée ?

Tout un tas de questions me brûlaient les lèvres, mais je n’osais pas les poser.

– Non Madame. Jamais. Je m’étais engagée auprès d’un homme et n’ai pas voulu me parjurer. Pour les femmes de mon époque, on n’a qu’un homme dans sa vie. Moi, c’était Alphonse.

Je la voyais qui se tortillait sur sa chaise. Puis, elle osa.

– Puis-je vous faire une demande ?

– Bien sûr Madame, je me doute de ce que vous voulez. Venez, nous allons monter dans la chambre.

Elle se leva et sans même m’attendre, se dirigea vers l’escalier de bois. Faisant glisser sa main ridée sur la rampe de chêne, elle gravit légèrement les seize marches. Arrivée en haut, elle s’écarta pour me laisser passer. Je la précédai et ouvris la porte de ma chambre. Elle s’arrêta et regarda sans bouger. Ses yeux étaient humides et pétillants à la fois.

– Allez-y, Madame, risquai-je. Vous savez ou il est.

Sans hésiter, elle se dirigea vers la croisée et regarda le sol. Son regard s’alluma. Tout doucement, elle se baissa, s’agenouilla et appuya à deux endroits différents d’une latte du parquet. A ma grand surprise, la lame de bois se décliqua sans problèmes. Rosalie me regarda d’un air triomphant.

– Il y est ? questionnai-je.

Rosalie risqua un œil dans le sol. Puis me regarda en souriant.

– Bien sûr qu’il y est.

Et elle saisit le couteau. Couteau pliable de Thiers avec un manche en corne de vache. Enfonçant son ongle dans l’encoche, Rosalie tira sur la lame et ouvrit le canif. Il n’avait jamais été ouvert depuis 1917. Pourtant il se dévoila sans effort.

– Je me ferai enterrer avec, m’annonça-t-elle. Comme ça, j’aurai un souvenir de mon Alphonse, en plus de sa photo.

Je lui tendis la main pour l’aider à se relever.

– Attendez une minute me dit-elle.

Et de sa main gauche, elle sortit la pièce de un franc. Une semeuse 1908 qu’elle me montra rapidement. Elle se baissa, posa la pièce à la place du couteau, saisit la latte du parquet et d’un geste souple, la remit en place. Je l’aidai à se relever. Rapidement, à petits pas, elle quitta la chambre sans un regard pour ce qu’elle était devenue, pour la nouvelle décoration. Ca ne l’intéressait pas. Elle n’était pas venue pour la chambre mais pour le couteau. Elle avait une mission à remplir. Elle était heureuse.

D’un même pas alerte pour son âge, elle descendit l’escalier. Sans que je l’y invite, elle entra dans la cuisine, passa la porte du salon et se dirigea vers le fauteuil à fleurs pour récupérer son manteau et son panier. Elle enfila le vêtement, et tout en se fermant ses boutons, me dit :

– Après avoir vécu toute ma vie à Paris, je suis venue terminer mes jours ici. Depuis un an, je n’avais qu’une envie c’était de venir récupérer mon couteau. Son couteau. Je lui disais à Alphonse, chaque matin en passant devant chez vous. Et puis ce matin, je ne sais pourquoi, j’ai su que c’était le jour.

Elle tourna les talons, posa la main sur la clenche de la porte d’entrée et, juste avant de sortir, se retourna vers moi.

– La pièce, voyez-vous, c’est pour ne pas couper l’amitié, pour ne pas briser l’amour qu’il y a entre lui et moi. Un couteau, une pièce, vous connaissez la coutume ? Au cas où il serait encore vivant, je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur. Merci Madame, merci mille fois. Je peux partir tranquille maintenant. A tous les sens du terme. »

Et sans me laisser le temps de répondre, elle referma la porte d’entrée et disparut dans la rue.

Jamais je ne l’ai revue passer devant chez moi.

© JM Bassetti. Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

novembre 18

Chaleur dans mon bain

canard

J’avoue que je l’avais un peu délaissé. On s’était rencontrés il y a trois mois, présentés par une amie commune. J’avais passé un peu de temps avec lui, j’avais pris un  bain chaud en sa compagnie, il me semble, puis il avait partagé mon lit, juste une fois, juste un soir. Après quoi, je l’avais laissé dormir à côté de moi, avec d’autres. Il ne me gênait pas, ne me dérangeait pas, ne me reprochait pas mon désintérêt ou la distance que je mettais entre lui et moi. De temps en temps, je le voyais, je lui accordais un regard et puis je repartais avec d’autres. Oh, il y en a eu d’autres aventures  depuis lui. Des grands, des gros, des passionnants, des liaisons d’un soir ou d’une nuit. Et lui, il était tellement présent que je ne le voyais pas.

Et puis hier, vers dix-huit heures, je l’ai revu. Il n’avait pourtant rien fait de plus que les autres jours. Il était là, comme d’habitude. Mais dimanche soir, j’avais mis fin à mon dernier coup de cœur et j’étais disponible. J’étais open comme on dit. Après avoir mis mon bain à couler, je suis passé par la chambre et j’ai cherché qui pourrait bien partager le plaisir d’un bain brûlant avec moi. Ils étaient au moins cinq ou six qui me tentaient. Certains à qui je n’avais accordé qu’un regard, d’autres qui ne m’étaient pas indifférents et avec qui j’avais commencé quelque chose, comme lui.

gensAlors, je l’ai pris. Délicatement. Je l’ai posé sur le lit et je me suis déshabillé. Je l’ai regardé. Il n’était pas si gros. Essayons une dernière fois, me suis-je dit. Si ça ne le fait pas, tant pis, j’abandonnerai définitivement. Je l’ai emmené dans la salle de bain. Il est entré dans l’eau avec moi. Nous en sommes sortis une bonne heure plus tard, épuisés. J’avais tout pris de lui, il m’avait tout donné. Comment avais-je pu passer si longtemps à côté d’un tel plaisir ? Je l’avais encore en tête pendant que je m’essuyais. Je le voyais, il était juste à côté de moi. Quel frisson ! Quel bonheur j’avais ressenti !

Nu, je suis retourné dans la chambre et, avant de me rhabiller je l’ai délicatement reposé sur la table de nuit, sur le dessus de la pile. Il s’appelle « Les gens heureux lisent et boivent du café » de Agnès Martin-Lugand. Tentez l’aventure avec lui, vous verrez, vous ne serez pas déçu(e).

(C) JMB Novembre 2014. reproduction  interdite sans accord de l’auteur.

 

novembre 14

Zou, les allocs

allocsLa radio et la télé avaient annoncé la nouvelle dans un flash spécial. Le plan « Neige écarlate » avait été décrété. Les instructions étaient donc vite arrivées. Tout avait fonctionné pendant deux heures. Mails, SMS, MMS, téléphone, chaines de transmission de nouvelles : le branlebas de combat avait été mis en place dans la maison.

La table était remplie. On voyait à peine le bois ciré tellement il y avait de choses posées dessus. Maman me passait les articles, moi, je les mettais dans la valise au fur et à mesure en répétant ce qu’elle nommait à haute voix.

Consciencieusement, maman barrait les items sur les différentes listes  étalées devant elle sur un coin de la table.

« Deux caleçons molletonnés…

– Deux caleçons molletonnés…

– Une paire de chaussures de marche…

– Une paire de chaussures de marche…

– Deux paires de chaussettes…

– Deux paires de chaussettes…

– Un anorak doublé avec col de fourrure…

– Un anorak doublé avec col de fourrure… C’est obligatoire ça aussi, maman ?

– Ah oui. En cas de froid glaciaire, la fourrure protègera tes oreilles. D’ailleurs, le ministère préconise d’ajouter des protège-oreilles en gortex. Au cas où la température descendrait en-dessous de moins trente.

– Moins trente ? Mais ça n’est jamais arrivé en Normandie !

– Ah, ne commence pas. Ne m’énerve pas ; on continue…

– Un réchaud à alcool avec trois barrettes d’alcool solide…

– Un réchaud à alcool… Qui demande ça ?

– Le réchaud ? Attends..

Maman consulta les huit listes posées sur le bord de la table.

– Ah. Voilà. Le conseil général. Ils disent que si tu te perds, tu pourras l’utiliser pour faire fondre la neige. Et le conseil régional ajoute qu’il faut aussi avoir des pastilles pour stériliser l’eau au cas où elle serait empoisonnée. Deux précautions valent mieux qu’une, on ne sait jamais…

– Une bouilloire, une casserole…

– Une bouilloire, une casserole…

Consciencieusement, j’entassais tout ce fatras dans la valise qui se remplissait vite. Et il y en avait encore sur la table ! Imperturbable, maman continuait.

– Une paire de skis, des raquettes et des chaussures fourrées.

– Des skis ? Mais maman, à la radio ils ont dit deux…

– Ecoute. J’ai eu un SMS de la mairie à 22h00. C’est obligatoire. Si tu n’as pas ça et que tu es contrôlé, on me fait sauter les allocs. Alors, pas d’histoire. On continue. Trois sachets de soupe lyophilisée…

– Trois sachets de soupe lyophilisée…

– Quatre sachets de purée en flocons, une boite d’allumettes, trois boites de thon à l’huile.

– Du thon ? Mais je n’aime pas ça, tu sais bien. On peut pas mettre du jambon à la place ?

– Du jambon ? Petit inconscient, va ! Mais tu veux que notre famille soit clouée au pilori par le député qui a préconisé le thon ? Tu veux qu’on soit la honte du village ? Du département ? Tu mangeras du thon et puis c’est tout ! Pas d’histoire !

– Une trousse de toilette complète…

– Une trousse de toilette complète…

– Tu penseras à mettre ta brosse à dents et le dentifrice demain matin en partant.

– Oui, bien sûr !

– Prends le tube entamé, ça te fera moins lourd !

– Merci de penser à moi…

– Une boite de tampons et une boite de préservatifs ?

– Mais maman, je suis un garçon. Que veux-tu que je fasse avec des tampons ?

– C’est pas précisé. En titre, le sénateur a marqué « Liste du matériel à fournir pour tous les élèves ». Où vois-tu qu’il est indiqué « Pour les gars ou pour les filles » ?

– Mais maman…

– Oh, tu m’ennuies ce soir, toi ! Tu as le sens de la contradiction et ça ne me plait pas. Les conditions sont exceptionnelles, il est normal que le ministère prenne des mesures exceptionnelles.

– Bon… préservatifs, je veux bien. Ils fournissent la meuf aussi ?

– Oh toi !!! Allez, va te coucher. Debout cinq heures demain matin.

– Cinq heures ? Sérieux ? Mais ça va pas non ?

– Bien sûr que c’est sérieux. Le rendez-vous est fixé à six heures moins le quart. File vite Et pense à préparer tes chaussettes de ski avant de te coucher. Descends les skis, mets la Biafine et la pommade contre les bleus dans ton sac de toilette. Sors de ton armoire tes gants, tes après-skis, ton écharpe et ta combinaison complète.

– Mais maman…

– Allez zou, au lit. »

Le lendemain matin, maman me réveillait à quatre heures trente. Elle avait préféré prendre un peu d’avance.

Au cas où.

Ma valise était prête dans le couloir. Mes skis étaient devant la porte d’entrée. Mon petit déjeuner bien fourni avait été préparé par maman.

« Mais maman, il n’a vraiment pas beaucoup neigé… Pourquoi veux-tu que je prenne tout ça ?

– Il a neigé ! Et il n’y a pas eu de contrordre. Les mesures de sécurité sont maintenues. Ton cartable est prêt ?

– Oui m’man. Mais le collège est à dix minutes en bus de la maison. Tu crois qu’il y a vraiment…

– Les allocs, les allocs… Tu sais ce que c’est les allocs ? Tout le monde dit la même chose : le conseil général, le conseil régional, la mairie, le député, le sénateur, le ministère. Si tous les points ne sont pas respectés, les allocs, zou…. Il suffit que tu prennes un caleçon au lieu de deux, et hop…. les allocs ! Alors, prends ta valise, ton cartable, ramasse tes skis et on y va.

– N’importe quoi !!

– Et enfile ton gilet jaune. Et prends ton casque, tu sais que c’est obligatoire dans le bus !

– Oui je sais, sinon… zou les allocs… »

Nous sommes partis. J’avais du mal à marcher. On aurait dit un grognard de Napoléon avec tout son barda. Un grenadier avec un gilet jaune ! Maman portait les skis et un thermos avec du lait chaud au miel.

A l’arrêt de bus, mon copain Léo était là avec sa luge et sa cagoule, Mathis transpirait dans sa parka à col de yack, la maman de Lisa avait insisté pour qu’elle mette ses skis. Tout le monde piétinait devant l’arrêt de bus. Les voitures qui roulaient sur le centimètre de neige qui recouvrait à peine la route nous éclaboussaient dans un bruit feutré qui couvrait à peine le silence de la nuit.

Et puis le maire est arrivé. A pied. Il faisait des grands gestes. Et puis il s’est mis à hurler :

« Rentrez chez vous, rentrez chez vous !!

Personne n’a bougé. On l’a laissé arriver jusqu’à nous.

– Rentrez chez vous, a-t-il repris.

– Mais Monsieur le Maire…

– Il n‘y a pas de bus. La préfecture a annulé tous les transports scolaires.

– Et les allocs ? On va les avoir nos allocs ? demandait maman.

– Oui oui, je m’y engage, répondait le maire.

Avec les copains, on s’est tous regardés. Avec nos skis, nos valises, nos sacs et nos gilets jaunes.

– Rentrez chez vous, pas de bus… Et ne vous amusez pas à aller au collège par vos propres moyens, l’Etat ne vous soutiendrait pas si vous aviez un accident. Si vous y allez et que vous vous plantez, zou… les allocs ! »

Alors, on a repris toutes nos affaires, On est rentrés à la maison. Moi, je suis allé me recoucher dans le lit des parents. Maman a rangé toutes les affaires dans les placards, les armoires, elle a remonté les skis au grenier, le réchaud dans le garage. L’après-midi, on est allé faire une balade parce qu’il faisait très beau. Et puis j’ai fait du vélo avec Mattéo, Léo et Enzo.

A dix-neuf heures trente, au moment où on finissait de manger, la nouvelle est tombée à la radio et à la télé. Il devrait neiger trois à cinq centimètres la nuit prochaine. Le plan « neige écarlate » était reconduit. Maman a fini de débarrasser la table et elle s’est tournée vers moi.

« Va chercher la valise sous mon lit. Allez zou, on s’y remet…

– Sinon, zou les allocs… »

© JM Bassetti. Le 14 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

PS: Il est déjà de nombreux départements, dont la Manche, où les enfants qui prennent les transports scolaires doivent obligatoirement porter un gilet jaune. Faute de quoi….. zou les allocs…

novembre 5

Adieu dame blanche

dame blancheJe t’avais protégée,

Guettée, veillée, surveillée,

Chaque fois que je bougeais,

Ne serait-ce que d’un pas

Je vérifiais que tu ne risquais rien

Que tu n’étais pas en danger,

Que personne ne cherchait

A t’enlever de moi.

 

Jalousement, je te surveillais

Je ne laissais personne, grand ou petit

Te convoiter, s’approcher, te regarder

Imaginer te saisir, t’enlever,

T’arracher à mon attachement

Te prendre, t’arracher à ma vue

T’emmener vivre ailleurs

Loin de moi, de mes yeux.

 

Et puis, un moment d’inattention

Une cigarette allumée,

Deux trois mots m’ont troublé

Et je ne l’ai pas vu.

Il était là, caché, à l’affût,

Se faisant oublier,

Attendant le moment

Pour commettre son crime.

 

Un cavalier bougé, une tour déplacée

Et il est apparu, dévoilant son vrai jour,

Me montrant son dessein :

T’arracher à mes soins.

Tu as vu à mes yeux

Que je n’y pouvais rien

Que malgré mes efforts

Tout allait s’écrouler.

 

Adieu ma belle dame,

Je t’aimais, dame blanche

C’est un fou qui t’a prise

Un fou noir traitre et fourbe

Il a su profiter de ma légèreté

Pour t’éloigner de moi

Et ruiner mes espoirs

De mater le roi noir.

© JM Bassetti. A Ver sur mer, le 5 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

 

Atelier d’écriture sur le site Ipgination

Les départs, les fins ont toujours été un moyen d’écrire de jolis poèmes, de jolis moments pour raconter une histoire révolue, un amour déçu ou même une vieille demeure abandonnée.

Et si sous forme de poème, vous racontiez vos plus grandes déceptions, douleurs, amertumes.

 Un poème classique ou en vers libre, racontez nous votre plus grande déception en nous faisant partager vos émotions !

 

 

 

 

novembre 4

Hans et Marcel

poiluSeptembre 1915, quelque part en Artois.

La guerre bat son plein. Elle est cruelle, violente et sanglante. Les morts se comptent par milliers des deux côtés. Français et allemands se sont installés dans leurs tranchées respectives. Tranchées qui sont des lieux de repli, des lieux de repos. Chaque camp compte ses morts et se repose en vue de l’attaque suivante.

Marcel Meunier s’ennuie. Enrôlé depuis le début du conflit, il a quitté ses petits élèves de l’école publique de Saint Rome, dans l’Aveyron pour venir se battre ici, dans le Nord. Dans le grand nord même ! Blessé au pied lors d’une attaque du mois de juillet 1915, il a été soigné à l’arrière, puis ramené au front, mais il ne participe pas encore aux assauts. Il est cantonné dans la tranchée pendant encore quinze jours. Il fait à manger, entretient la casemate, chasse le rats, lit le courrier à ceux qui ne savent pas lire, écrit des lettres pour donner des nouvelles aux quatre coins de la France. Un écrivain public militaire en quelque sorte.

Mais l’exercice lui manque. Le fusil le démange. Chez lui en ce moment, c’est l’ouverture de la chasse. Pas grand-chose à chasser dans ce pays désolé par les obus et les gaz. Même pas une grive ou une bécasse.

Alors, pour se détendre, il a inventé un petit jeu.

« Tiens, René, viens voir là, souffle Marcel à René Lepic, un bleu de la classe 18. Un gamin.

– Quoi, qu’est-ce que tu veux ?

– Y a longtemps que t’as pas descendu du boche ?

– Trois semaines, répond René, pendant le dernier assaut de la cote 84.

– Tu veux t’amuser un peu et ajouter une encoche à ton fusil ?

– Dis toujours…

– Voilà. Tu vas voir. Tiens, prends en de la graine, petit.

Marcel charge son fusil et se place en position de tir.

Appuyant son épaule contre le bord de la tranchée, il place ses mains en porte-voix et se met à hurler :

-Hans ! Hé Hans !

– Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tu vas nous faire repérer, chuchote René.

– T’inquiète ! lui répond Marcel. Attends un peu, tu vas voir… Chez ces cons de boches, il y en a toujours un qui s’appelle Hans. Et ces prussiens sont tous plus cons les uns que les autres. Regarde bien, ça va être le moment !

Et Marcel Meunier recommence son cinéma. Mais cette fois ci, il ajuste son fusil et règle la hausse avec soin.

– Hans ! Hé Hans ! Tu es là ? Bist du da ?

Une tête apparait dans la tranchée en face. Une tête nue. Sans casque. Une vraie cible de fête foraine.

– Ja ?

PAN.

Marcel tire

– Ah ! Ah Ah !

Marcel rit !

– Qu’ils sont cons, mais qu’ils sont cons… Ca en fait quatre que je descends comme ça. En pleine tête. Un vrai bonheur !

– Je pourrai jouer à mon tour ? demande René.

– Oui, petit, mais demain ou après-demain. Un seul par jour, sinon ils se méfient les boches. Ils sont cons mais ils se méfient.

– OK. A demain.

– A demain René. »

Et le lendemain, et chaque jour pendant une semaine, à la même heure, les deux compères se retrouvent.

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah !”

 

« Hans, hé Hans ?

Attente.

– Hans, hé Hans ? Bist du da ?

– Ja !

PAN.

– Ah ! Ah Ah ! Qu’est-ce qu’on rigole ! »

Par contre, du côté allemand, l’exaspération commence à se faire sentir. Et là, on ne rigole pas du tout. Mais alors pas du tout. Ce matin, Hans Müller s’est écroulé, un troisième œil au milieu du front. Hier, c’était Hans Kohl, avant-hier, Hans Störber et le jour d’avant, Hans Dachboden, un tireur d’élite. Mourir à l’assaut, face à l’ennemi, bravement, à la baïonnette, c’est une mort de brave, une mort de héros. Mais se faire tirer comme une pipe dans une baraque foraine, ce n’est pas acceptable, pas héroïque du tout.

Alors, Hans Vogel décide de prendre les choses en main. Hans a lui aussi été embarqué dans cette guerre en août 14, comme tout le monde. Lui aussi est monté au front, monté à l’assaut, à l’attaque. Lui aussi a été blessé, comme beaucoup d’hommes de son côté, lui aussi a été soigné et ramené dans la tranchée. Et chaque soir depuis dix jours, il ramène un Hans vers l’arrière. Un Hans avec un troisième œil.

« Herr Hauptmann, annonce-t-il à son capitaine Nous allons les prendre à leur propre jeu, propose-t-il à son capitaine de brigade.

– C’est-à-dire, Vogel, expliquez-vous.

– Voilà. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que tous les hommes tués s’appelaient Hans ?

– Bien sûr, sicher, me prenez vous pour une saucisse Müller ?

– Non, évidemment, Herr Hauptmann.

– Alors ? Votre idée Müller ?

– Hé bien voilà. Après une longue recherche, je me suis aperçu que beaucoup de soldats français se nommaient Marcel.

– Et bien ? A quoi cela nous avance-t-il ?

– Nous allons faire comme eux, mon capitaine. Nous allons jouer le même jeu qu’eux.

– Wunderbar ! Magnifique ! Le Hauptmann Ekkehard exulte. Quelle merveilleuse idée !

– Merci Herr Hauptmann. Nous allons tirer tous les Marcel de France.

– Wundeschön. Commençons maintenant Vogel, voulez vous ?

– Oui. Allons-y.

Et Hans Vogel allie le geste à la parole et se met en position. Il arme son Gewehr 98, s’appuie sur le bord de la tranchée.

– Marcel ! hurle-t-il, les mains en porte-voix.

Rien ne se passe. Personne ne répond dans la tranchée française.

– Marcel ! Hé, Marcel, tu es là ?

Rien ne se passe. Personne ne répond.

Hans regarde son officier. Il ne comprend pas.

Il se remet en position, règle la hausse de son fusil et appelle une nouvelle fois :

– Marcel ! Marcel ! Bist du da ?

Toujours aucune réponse. Le piège semble ne pas fonctionner. Hans a chaud. Il retire son casque pour essuyer son crâne dégoulinant de sueur.

Une dernière fois, Hans hurle en direction de la tranchée française.

– Maaaaaaaarceeeeeellllll !

Et, miracle, une voix lui répond enfin depuis le côté opposé.

– Oui, je suis là ! C’est moi Marcel ! Je t’entends.

Le soldat allemand triomphe. On a répondu. Le piège fonctionne !

– Je suis là, reprend la voix. C’est toi Hans ? C’est bien toi ?

Alors Vogel lève la tête hors de la tranchée. Une tête nue, sans casque…

– Ja ??? »

Image : « Verdun, dans une tranchée de la cote 304″ © Jacques Moreau / Agence Bridegerman-Giroudon

© JM Bassetti. A Ver sur mer le 4 Novembre 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Et bon anniversaire à mon papa qui nous racontait cette histoire et qui a eu 90 ans dimanche.