avril 18

Reconversion difficile

ipaginationAtelier d’écriture sur le site Ipagination.

Sujet: À l’occasion de la journée internationale du livre et du droit d’auteur du 23 avril 2014, nous vous proposons le sujet suivant :

« Ah, le livre, merveilleux objet que l’on découvre et redécouvre au fil du temps ! Il nous emprisonne dans les méandres de ses histoires, ses drôles de convenances.
Et si vous vous preniez pour un héros mythique de ces belles aventures ?

Soyez un Julien Sorel, une Anna Karénine, un Quasimodo, une Hermione Granger, un Etienne Lantier, une Madame Bovary, un D’artagnan ou pourquoi pas… une Scarlett O’Hara.
Faites revivre ces personnages dans une aventure d’aujourd’hui en gardant leur principale caractéristique telle que l’a définie l’auteur d’origine.
En 1500 mots maximum, refaites nous rêver et montrez nous vos plus beaux atouts d’auteur.

 

bourvilC’est un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui a l’air malade et qui se porte à merveille ; sa fourberie commence là. Il sourit habituellement par précaution, et est poli à peu près avec tout le monde, même avec le clodo auquel il refuse un euro. Il a le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Sa coquetterie consiste à boire avec les SDF. Personne n’a jamais pu le griser. Il fume toute la journée. Il porte un imper douteux, gras et sale  et sous son imper un vieux T-shirt  noir(1).
D’un lourd coup d’épaule, il pousse la porte de l’immeuble dont le digicode n’est plus depuis longtemps qu’un lointain souvenir. Les douze boutons métalliques pendent lamentablement et le haut-parleur est défoncé et hors d’usage depuis quelques mois déjà. Peut-être commencera-t-il bientôt une seconde vie dans un quelconque appareil de musique. Pour le moment, il est toujours dans son logement de plastique. Mais pour combien de temps ? Dans le hall d’entrée, vaste poubelle citadine désertée depuis longtemps par les techniciennes de surface qui refusent d’y pénétrer, les papiers de sandwiches et les boites de pizza en carton côtoient sur le sol les bouteilles de sodas et les canettes de bière. D’un geste machinal, il shoote dans un mégot de cigarette.

« Saloperie de bout doré, grommelle-t-il. Plus rien à récupérer avec les américaines. Du temps des Gauloises et des Gitanes, on en faisait une avec six. Au moins, les pauvres avaient de quoi fumer.. »

Machinalement, il ouvre la porte défoncée de sa boite aux lettres, histoire de voir si aucun virement n’est arrivé. Rien. Vide. Il en profite pour regarder dans les casiers voisins, on ne sait jamais, peut-être un des locataires de cette tour aurait-il un chèque de la sécu ou autre. Quelque chose à tirer quoi… Son voisin de palier, celui qui habite le F2 en face de l’ascenseur,  Pontfarcy, ou Pontmercy, un nom comme ça, reçoit de temps en temps des enveloppes  intéressantes. Une fois même, il y avait un billet de cent euros… Tout bénef ! Mais bon, c’est pas tous les jours Byzance non plus !

Huit, dix, douze, huit dix douze, huit, dix, douze, huit, dix douze…. Machinalement, il compte les marches des demi-étages. L’ascenseur ? Non, merci bien. Quand il n’est pas bloqué par les bandes du quartier qui y font Dieu sait quoi, on marche sur les seringues, les capotes usagées et les bouteilles de vodka. On a beau être un ancien militaire, avoir fait l’Indochine et l’Algérie, avoir côtoyé des généraux et tutoyé des colonels, on garde quand même sa dignité. Ah, l’armée, c’était le bon temps. Il n’était que sergent, mais sûr que sans lui, le bataillon n’aurait pas eu la même gueule. Courageux, il n’hésitait pas à aller au feu, et bien souvent, les balles lui avaient sifflé aux oreilles. Il avait été un bon soldat. Evidemment, le soir, dans l’ombre, avec ses copains, il détroussait un peu les cadavres, les amis comme les ennemis, mais comme il disait : « Là où ils sont, ils en ont plus besoin ! ». Une montre par-ci, un billet par-là, un portefeuille ou quelques pièces… Et puis personne ne le savait. Prescription maintenant !

Quatrième étage, porte gauche, appartement 1802. Il insère la clé dans la porte et tourne. Tiens la maison est déjà ouverte. La mère est sûrement là. Elle devait aller faire les courses en début d’après-midi et récupérer quelques bons d’achat sur les caisses. Bizarre qu’elle soit déjà rentrée.

Rapidement, il fait le tour de l’appartement. Personne à l’horizon. La chambre du fils est un bordel sans nom. Des fringues qui trainent, des slips, des chaussettes, des boites de gâteaux vides, des canettes, des bouteilles, des verres. Tiens !  Des verres. Pas étonnant qu’il n’en reste plus à la cuisine, ils sont tous là ! Le lit n’est pas fait, évidemment, mais a-t-il jamais été fait depuis des années ? Des papiers, des feuilles de cours, quelques photocopies. Sur une étagère, Zadig de Voltaire, l’Emile de Rousseau surnagent étonnement au-dessus de revues X et de magazines de motos. Voltaire, Rousseau. Est-ce qu’il les a lus au moins ? Ou empruntés ? Ou volés ?

Où peut-il bien être parti trainer cet après-midi ? En cours ? Peut-être, mais pas sûr. Depuis quelque temps, il guette le moindre mouvement social, la moindre manifestation pour aller foutre le souk parmi les allumés d’extrême droite. Lui, la politique, il s’en fout. Que ce soit la manif pour tous, les agriculteurs, les notaires ou les fonctionnaires, c’est du pareil au même… La même bonne possibilité d’aller casser des vitrines, de récupérer quelques bricoles qui trainent. Et puis, si l’occasion se présente de casser la gueule à un flic ou de faire les poches d’un bourgeois, il ne se gêne pas le petit ! Faudrait quand même pas qu’il se prenne une balle dans la peau à force de faire le con.

Sans même fermer la porte de la chambre du fils, il retourne dans le couloir et ouvre la chambre des filles. C’est pas la gloire non plus là-dedans. Un peu mieux rangé que chez leur frère. L’odeur n’est pas la même surtout. Chez lui, ça sent la clope, les chaussettes sales et la testostérone, chez elles, ça serait plutôt le dissolvant, le déodorant et le parfum à bas prix. Peut-être un peu plus chic, mais tout aussi écœurant en fait. En début d’après-midi, elles devraient être à la fac normalement. Parce qu’elles suivent des études. Oh, pas de trop près, non plus, juste suffisamment pour avoir droit au Resto U, à l’allocation logement et à la sécu. Elles rentrent tard le soir, quand elles rentrent. Jamais un mec à la maison, ça, c’est l’usage. Pas de ça sous le toit des parents. Mais il ne se fait pas d’illusion, ses filles ne sont pas des parangons de vertu. Le loup, elles l’ont déjà vu. Mais loin, pas ici.  La plus jeune fraye un peu avec le voisin, Pontmercy, mais lui, il veille au grain. Pas de ça… Ou alors, il faudra qu’il allonge le Marius. On a sa dignité, on ne donne pas sa fille à un jeune homme de bonne famille sans un petit remerciement en échange. C’est la vie. Il faut bien que tout le monde vive !!

Au fond du couloir, une toute petite pièce, avec juste une paillasse par terre. C’est « la chambre à la petite ». Personne n’y va jamais. Elle s’en débrouille. La petite, c’est une gamine que la mère et lui ont accueillie, pour faire plaisir, parce que sa mère était morte. Un bonhomme de la DDASS ou du CCAS était passé un jour et avait demandé s’ils pouvaient la prendre quelques jours, histoire de dépanner. « Ce sera combien par jour ? » avait demandé la mère. La réponse avait semblé lui convenir puisqu’elle était restée. Maintenant, elle est toujours là, elle s’occupe du ménage, de la vaisselle, fait un peu les courses. C’est elle qui remonte les packs d’eau notamment, parce que quatre étages sans ascenseur avec des pack de Cristalline, bonjour !

Décidément la maison est vide. Pourtant la télé gueule dans la salle. Personne pour la regarder, mais c’est une habitude. La télé, c’est le bruit de fond des cités, c’est un membre de la famille. Elle parle, on lui répond, on l’insulte, on se fout d’elle, et elle ne dit jamais rien. Avec elle à la maison, on a l’impression d’être moins seul. Mais il ne se fait pas d’illusion. Il sait que c’est juste une impression.

Bon allez, il va aller casser une petite graine au bistrot en bas. Rencontrer les copains. Boire un canon. Ou deux. Ou trois.  Après, il ira faire un tour au Pôle Emploi, histoire de justifier les quelques sous qu’il reçoit chaque mois. L’envie de bosser l’a quitté depuis un moment. Tiens, depuis qu’ils ont dû fermer leur auberge. Une belle auberge qu’ils avaient avec la mère. A Montfermeil, à la sortie de Clichy. Dans ce qui était avant la Seine et Oise, département rupin et qui est devenu la Seine Saint Denis, le 93, le Neuf Trois, département maudit. Expulsés ils ont été. Pour construire les barres d’immeubles et les cités ouvrières. Elle était réputée pourtant leur petite auberge. Depuis, c’est le chômage, la descente aux enfers. Les indemnités de dédommagement ont été vite dépensées. Maintenant, pour bouffer, c’est la démerde. Chacun fait comme il peut.  Il en a plein le cul, Thénardier de cette vie, de cette société où il n’a pas sa place. Pour nourrir sa famille et picoler ce dont il a besoin, il est bien obligé de faire des petits arrangements pas toujours catholiques.

Juste histoire de  vivre une vie décente. Pas une vie à deux balles. Une vie dans laquelle il traîne.
Malheureux.  Pitoyable. Détestable.

Misérable….

(1)    La description originale de Thénardier est la suivante : « Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade et qui se portait à merveille ; sa fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l’abbé Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne n’avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. » (Victor Hugo, les Misérables, chapitre II)

Image tirée de http://susauvieuxmonde.canalblog.com/archives/2013/02/27/26522031.html

avril 17

Le chat immobile (préface)

soleilÉtonnant d’écrire une préface après avoir publié l’histoire en entier. Simplement, avant de retravailler les huit épisodes et d’en faire une histoire complète, j’ai voulu que vous compreniez d’où venait ce conte et ce qu’il représentait pour moi.
Il est fort possible que le chat immobile trouve un illustrateur et prenne un jour une autre forme que ce fichier informatique… J’y travaille.
Bonne lecture de cette pré(post)face qui vous éclairera sur l’histoire que vous avez lue ou vous donnera envie de la lire si vous ne l’avez pas fait.

Le chat immobile

C’était en 1963. Ou 1964, peut-être…
Papa travaillait alors à Pechiney Saint Gobain. Au « siège » comme il disait, qui devait se trouver à Neuilly si je me souviens bien. Nous, nous habitions Courbevoie (n’est-ce pas Jean Paul ?).
Dans les usines, on devait tester plein de choses. C’était les trente glorieuses. Ma sœur disait que papa fabriquait des coquillettes, ou des nouilles, je n’ai jamais bien su ce que c’était. Le plastique était roi et papa ramenait à la maison des boites hyper solides, orange-marron que maman possède d’ailleurs toujours et dans lesquelles on rangeait tout et n’importe quoi (boites à oreillers, casiers  à chaussures, boites à cirage, caisses de rangement, etc, etc…). Des grandes boites hyper moches mais hyper grandes ! Mais hyper moches quand même… Et puis un jour, papa est rentré de l’usine  avec des disques 45 tours. Je n’ai jamais trop su d’où ils venaient. Il y en avait tout un tas, sans pochettes, directement dans une enveloppe style kraft. Il y avait même des disques 45 tours souples. Ils étaient noirs et on pouvait les rouler, carrément. Ils n’avaient qu’une seule face et on voyait bien les sillons dessus !!! Je suis sûr que vous n’en avez jamais vu… Ca n’a jamais été plus loin que l’expérimentation ces trucs-là visiblement !  Et dans ce tas de disques, il y avait l’histoire du chat immobile, racontée par Pierre Sabbagh, alors grande vedette de la télévision. Sabbagh était à l’époque marié à Catherine Langeais, « speakerine » permanentée de la seule et unique chaine, avec Jacqueline Huet et Jacqueline Caurat.
Un jour, je ne sais pas quand, mes parents ont dû retirer le 25 cm d’Edith Piaf ou de Enrico Macias de sur le tourne-disque, ont placé la rondelle qui permettait d’écouter les 45 tours (les plus de 30 ou 40 ans savent de quoi je parle…) et m’ont appelé. Le disque craquait, évidemment. Soudain, j’ai entendu la voix reconnaissable de Pierre Sabbagh commencer ainsi.
« Pour commencer, je vais allumer ma pipe…. » Imaginez-vous entendre ça maintenant ? On entendait Sabbagh gratter son allumette, puis le tabac qui prenait feu, puis le bruit des premières bouffées. Tout juste si on n’agitait pas la main pour dissiper la fumée tellement c’était réaliste. Aujourd’hui, cette partie serait interdite, on n’aurait d’ailleurs même pas l’idée de l’enregistrer dans notre société où petit à petit, tout est interdit ou règlementé!! Puis commençait vraiment l’histoire du chat immobile. Avec les personnages qui s’appelaient Pierre et Catherine, comme Sabbagh et Langeais. Mon esprit vagabondait au rythme du chameau qui emmenait Pierre dans la fameuse ville. Je souffrais avec lui en jouant aux échecs. Jusqu’à ce que Sabbagh insiste comme au début : « Moi, je vais rallumer ma pipe qui vient de s’éteindre, le temps que vous tourniez le disque… » Et on repartait pour sept ou huit minutes d’histoire. Catherine entrait en scène. Pas d’enfant avec elle, mais un serviteur que j’imaginais noir d’ébène (allez savoir pourquoi) à qui elle faisait un petit signe pour lâcher les souris contenues alors dans une caisse mystérieuse !
Et ce chat, ce fameux chat, clé du destin et de la vie des hommes… Comme il m’impressionnait. Maintenant encore, en récrivant l’histoire, je l’imagine immense, tel un sphinx égyptien avec son lourd chandelier en argent posé sur le crâne. Un chat avec un chandelier, ce n’est pas raisonnable, pas envisageable… Mais si, c’est comme ça, et moi, même à cinquante-six ans, j’y crois encore. D’ailleurs je crois que je l’ai vu, en vrai, tellement il est présent.  Je peux même vous le décrire ce chat, je le vois, là devant mes yeux.
Enfin, les deux pommes, ces fameuses deux pommes qui tombent du ciel à la fin de l’histoire. Comme je les aimais ces pommes, comme j’étais heureux que Sabbagh m’offre une pomme parce que j’avais été gentil et que j’avais écouté bien sagement son histoire.
Combien de fois ai-je écouté « Le chat immobile » ? Je ne sais pas. Des centaines de fois certainement !  Suffisamment souvent en tout cas pour que je me souvienne des mots exacts et des intonations du présentateur du journal télé. « Je possède un chat qui a la particularité… », « Ah, Pierre n’en pouvait plus.. », « Ils jouèrent encore toute une journée, et encore toute une nuit », « J’abandonne, Majesté, je suis votre prisonnier… ».
Cette histoire a bien été écrite par quelqu’un…Il doit bien y avoir un copyright quelque part, un auteur, des droits d’auteur… Depuis longtemps j’avais envié de redonner vie à ce chat qui a à la fois bercé et terrorisé mon enfance. Différentes recherches n’ont rien donné. Alors je me lance. Sachant parfaitement que cette histoire ne provient pas de mon imagination mais de celle de quelqu’un d’autre. Ce n’est même pas du plagiat, c’est la retranscription « à ma sauce » d’un souvenir d’enfance inconnu ou connu uniquement de moi, de ma mère, de mes sœurs, de mes enfants et de quelques classes de CE2 à qui j’ai dû la raconter… Comme m’a dit ma sœur la semaine dernière : « Cette histoire, je ne l’ai jamais vue, je ne l’ai jamais lue, mais je l’ai entendue.. » C’est bien de mémoire auditive dont on parle là.
J’ai recherché le disque à la maison. Il a disparu. Plus aucune trace…
Et puis, d’une façon ou d’une autre, c’est un clin d’œil à Papa. Toutes les occasions sont bonnes ! Ne pas en rater une seule ! Comme souffler dans sa tasse de café vide, comme peler à blanc les mandarines pendant un quart d’heure avant de les manger, comme la soupe au lait, comme sucer des zans ou rechercher les boites vides chez les brocanteurs, comme les expressions bien à lui, comme les France-Angleterre du tournoi des cinq nations (oui, j’ai bien dit cinq !)…
Le chat immobile, c’est Sabbagh, Courbevoie, mes parents, le tourne-disque, les fauteuils noirs et blancs, c’est le goût de l’enfance, c’est une madeleine, une merveilleuse madeleine que je vous offre aujourd’hui.

Bonne lecture.

 

avril 16

le chat immobile (8)

soleilComme Pierre, elle joua facilement les premières parties, comme Pierre elle les gagna et prit confiance en elle. De temps en temps, elle jetait un œil sur Thomas, très attentif et qui, d’un battement de cil, confirmait le jeu de sa mère ou l’inclinait à modifier sa stratégie. On voyait que leur petit manège avait été longuement préparé. Mais le maître ne s’interposa pas et laissa cette complicité s’installer sans rien  dire. Catherine joua toute la nuit. A matin, il lui fut servi un thé à la menthe délicieux et quelques friandises. Thomas aussi reçut quelque nourriture. Il s’endormit rapidement après avoir mangé. Personne ne l’en empêcha. Par contre, Catherine était contrainte de rester éveillée. La moindre tentative de repos était immédiatement arrêtée par un garde qui agissait d’un coup de tête de son maître ou même parfois de son propre chef. Les yeux commencèrent à être douloureux. La fatigue, petit à petit, s’installa.
Le maître du palais quittait parfois la salle quelques longues minutes. Il revenait dans de nouveaux vêtements, visiblement reposé et restauré. A midi, le thé et les gâteaux étaient déjà bien loin.
Le chat, quant à lui, était toujours immobile, son chandelier parfaitement placé sur le haut de son crâne. Comme il y a quelques semaines, les gardes venaient régulièrement changer les bougies afin que la lumière ne s’éteigne jamais. Ce chat était l’arbitre suprême. La victoire ou la défaite passait forcément par lui.
- Vous semblez épuisée, annonça le roi qui se leva soudainement et se plaça devant la jeune femme. Abandonnez et vous pourrez vous reposer.
- Non, tout va bien, merci de vous inquiéter à mon sujet, mais je suis en pleine forme.
Et comme pour confirmer ses derniers mots, elle se rétablit sur sa chaise et poussa son fou dans une brèche grande ouverte dans la défense adverse. La partie reprit, toujours aussi acharnée.
A la nuit tombée, Catherine eut du mal à ne pas s’empêcher de dormir. L’esclave de garde la réveilla doucement alors que ses yeux se fermaient seuls.
- Courage, Madame, courage, il faut tenir, il faut gagner. Libérez tout le monde, la vie est un enfer ici chuchota-t-il en passant derrière Catherine.
Ainsi donc le malaise existait-il partout dans ce château et même sûrement dans toute la ville. Cela motiva encore Catherine  qui reprit la lutte.
Vers quatre heures du matin, Catherine observa le chat dont le regard lui parut moins fixe que d’habitude, l’attention moins forte. Elle pressa d’un signe convenu la main de Thomas qui se redressa sur sa chaise. L’air de rien, le plus discrètement du monde, il retira une de ses chaussures pour avoir le pied nu et doucement, très doucement, souleva très légèrement le couvercle de la boite posée devant lui sur le sol. Le pied nu lui permettait d’avoir toutes ses sensations. Il donna un petit coup sur la caisse et toussa pour détourner l’attention du maître et du garde.
Soudain, de la fente ouverte entre la boite et le couvercle, jaillit une souris.
Elle traversa la pièce en passant devant le chat et alla se réfugier sous un meuble. Le chat sursauta sur son coussin.
- Saphir ! hurla le maître.
Le chat retrouva sa superbe, les bougies étaient toujours là, allumées sur le crâne de l’animal. L’alerte avait été chaude. Catherine et Thomas avaient aussi joué la surprise. Personne ne semblait les soupçonner.
Le matin se leva sur la ville et avec lui les bruits de la cité qui reprenait le cours de sa vie quotidienne. Les parties se succédaient. Comme Pierre, Catherine avait parfaitement compris que l’enjeu n’était pas les échecs mais qu’il fallait tenir, tenir le plus longtemps possible. A midi, le seigneur fit un repas complet en face de ses adversaires, sans rien leur proposer à manger ni à boire. Thomas regardait la nourriture danser devant ses yeux.
Le chat, lui, ne jetait même pas un regard à droite ni à gauche. Ses yeux d’un bleu minéral étaient toujours fixes. Saphir. Il méritait bien son nom !
A la fin de la vingt-deuxième partie, alors que l’ambiance était particulièrement tendue et que la pièce était pleine de bonnes odeurs de poulet rôti, Catherine pinça à nouveau la main de Thomas. Comme la première fois, il retira sa chaussure. Comme la première fois, il fit jouer le couvercle. Comme la première fois, il tapa sur la boite. Et de l’obscurité de la caisse sortirent…… deux souris !!
Le chat eut un éclair dans les yeux, mais le maître le regarda d’un air méchant et sans appel.
Le chat ne bougea pas.
La partie reprit rapidement, mais Catherine n’en pouvait plus. Thomas non plus. La faim et la fatigue les oppressaient. Ils auraient donné tout l’or du monde pour un repas et un lit où dormir. La femme de Pierre ne pouvait plus attendre plus  longtemps. Il fallait en finir. Maintenant. Battre le fer quand il était chaud. Le chat était agacé, le maître ne comprenait pas, la nuit tombait. C’était le moment ou jamais. Une telle occasion ne se représenterait pas.
Alors Catherine donna une forte tape sur la main de Thomas qui brutalement ouvrit le couvercle de la boite.
D’où s’échappèrent des dizaines de souris qui s’égaillèrent dans la pièce.
Ah, c’en était trop pour le chat qui fit un bond en avant. Le chandelier tomba sur le sol dans un fracas métallique. Des étincelles jaillirent, de la cire chaude s’étala partout. Des gardes sortirent d’on se sait où. En quelques secondes, le maître du palais fut ceinturé et maintenu au sol par des dizaines de bras solides. Personne ne vint à son secours malgré ses cris et ses prières.
Un immense vacarme se fit entendre dans tout le palais. On avait l’impression qu’un tremblement de terre secouait la ville tout entière. De derrière une tenture, apparut soudain Pierre, fatigué, amaigri, mais vivant et heureux de retrouver sa femme et son fils. A ses côtés, d’autres hommes, en aussi mauvais état physique souriaient d’un pauvre sourire épuisé. Certains devaient être là depuis des années…
La nouvelle se répandit dans la ville comme une trainée de poudre. De partout, les gens sortirent des maisons et se réunirent pour commenter gaiement l’événement. Le soir, sur la grande place de la cité libérée de son tyran, on dressa une grande table et une immense scène sur des tréteaux de bois.
On mangea, on but, on chanta et on dansa toute la nuit. La ville avait retrouvé sa liberté, l’homme qui terrorisait la population était enfin réduit au silence, enchainé et bâillonné dans sa propre prison où il avait fait mourir tant de gens.
Catherine, Pierre et leurs trois enfants furent fêtés comme des héros, des libérateurs.
Au matin, alors que le soleil dardait ses premiers rayons sur une ville nouvelle, tombèrent du ciel deux pommes. Deux belles pommes bien brillantes.
La première : elle est pour moi. Pour moi qui vous ai raconté l’histoire du chat immobile. Pour moi qui ai fait remonter de ma mémoire et mis en mots cette histoire entendue (jamais vue, ni lue) il y a près de cinquante ans. Une histoire qui a bercé mon enfance et que je raconterai à mes petits-enfants.
La seconde, elle est pour vous. Pour vous qui avez lu cette histoire avec attention, pour vous qui avez fait preuve de patience. L’introduction a été écrite le 22 mars !!! Vous la méritez bien cette pomme, et je vous l’offre aussi pour le plaisir que vous me faites de lire ce que j’écris. Le premier bonheur d’un auteur, c’est d’avoir des lecteurs. Alors merci, merci à vous toutes et à vous tous pour votre fidélité.

avril 11

Le chat immobile (7)

soleilLe maître reçut Catherine avec enthousiasme.
- Seigneur, dit-elle, je me suis permis de venir avec mon fils, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur et que vous accepterez sa présence.
- Si fait, répondit le maître (1). Cela ne m’ennuie guère.
- Voici des étoffes et des soieries spécialement tissées pour vous. C’est pour moi un immense honneur de vous les offrir en guise de remerciement pour votre hospitalité et ma prochaine installation dans votre ville.
Et Catherine déballa les tissus et les cadeaux spécialement préparés pour l’occasion.
- Merci beaucoup de ces présents qui me touchent profondément répondit-il. Allons parler de vous, de vos enfants et de vos projets tout en mangeant. Je vous invite, vous et votre fils, à partager mon repas de ce soir. Ce ne seront que quelques mets très humbles, mais il me plait de les déguster avec vous. J’ai une petite faim.
En guise de repas simple, le maitre de la ville servit à Catherine et Thomas de nombreux mets tout aussi succulents les uns que les autres. La conversation était animée, mais Catherine était sur ses gardes car elle faisait attention à ce que ses explications ne recoupent pas trop celles de son mari, pour ne pas attirer l’attention du maître. En aucun cas il ne devait se douter de la relation qui unissait Catherine et Pierre.
Assis près de sa mère, Thomas, les pieds posés sur la petite boite de bois ne ratait rien de la conversation. Parfois le maître lui posait une question et il y répondait du mieux qu’il pouvait, sous le regard affectueux de sa mère. Quant à Catherine, elle faisait bien attention à ne pas se laisser enivrer par les vins délicats servis par son hôte. Celui-ci la servait et resservait régulièrement mais elle réussissait à se débarrasser du contenu de son verre dès que l’homme avait le dos tourné.
A la fin  du repas, Catherine et Thomas se levèrent et remercièrent le maitre de la ville pour son accueil chaleureux.
- Soyez remercié et béni pour l’accueil que vous nous avez fait à mon fils et à moi, et soyez assuré de la loyauté de mon mari dès qu’il sera en mesure de venir vous rendre hommage. J’espère le plus vite possible.
- Je vous remercie à mon tour d’être venu au palais, répondit le seigneur. Je ne doute pas une seule seconde du bienfondé de votre visite et de l’obéissance qui sera celle de votre époux que je crois déjà bien connaître tellement vous me l’avez présenté avec ferveur et enthousiasme. Mais n’en restons pas là si vous le voulez bien.  Pour terminer cette soirée, je vous invite à jouer aux échecs avec moi.
Et de la main, il montra l’échiquier placé sur la table de bois.
- Nous y voilà pensa Catherine. Elle ne laissa rien paraitre.
Le maître ne laissa pas à Catherine la possibilité de répondre ou de refuser. Il continua :
- Je possède un chat qui a la particularité de pouvoir rester immobile avec un chandelier aux bougies allumées sur la tête. Il frappa dans ses mains.
Aussitôt, un serviteur entra dans la pièce, tenant dans ses bras l’immense félin au regard fixe. Il passa près de Catherine qui frissonna. C’était donc lui le fameux chat dont avait parlé Jacques à son retour. Il déposa délicatement le chat sur le coussin de velours rouge près de la table de jeu. Sans attendre que le maître lui en donne l’ordre, le serviteur s’empara du chandelier, alluma les bougies et s’approcha de l’animal. A sa vue, habitué depuis des années, le chat se redressa et plaça sa tête dans une verticalité parfaite. Le garde déposa doucement le chandelier sur le dessus du crâne du félin et retira ses mains. Tout était prêt pour la longue épreuve qui attendait Catherine, car elle savait ce qui allait être son avenir proche.
Le seigneur s’approcha de la table de bois, tira la chaise de Catherine et l’invita à s’asseoir face aux pièces blanches.
- Je vous laisse les blancs, chère Madame, c’est donc à vous l’honneur de commencer notre rencontre.
- C’est que je ne suis pas une excellente joueuse, Monseigneur. Peut-être serez-vous déçu de vous retrouver face à une adversaire aussi médiocre. Mais Thomas est un excellent stratège en matière d’échecs. Serait-ce trop vous demander que de l’autoriser à se tenir assis à mes côtés afin de m’assister pour que la partie vous semble moins terne et moins ennuyeuse ?
Le maître ne réfléchit qu’une seconde.
- Aucun problème, répondit-il. Ce sera certainement plus amusant pour moi en effet.
Sagement et sans un mot, Thomas alla s’asseoir près de sa mère, les pieds posés sur la mystérieuse boite de bois.
Catherine posa sa main sur la main de son jeune fils. Jusque-là, tout s’était passé comme prévu.
Elle appuya ses coudes sur la table, lança un regard de défi au Maître et poussa le premier pion d’une seule case.

(1) A la relecture et à la réécriture définitive du conte, le maître sera roi et portera un nom, ce qui me permettra de varier les façons de le nommer et allègera d’autant les dialogues.

avril 10

Le chat immobile (6)

soleilCe n’est qu’au bout de trois jours que Jacques rentra chez lui. Plusieurs heures il avait attendu le retour de son père à l’auberge où ils étaient descendus. Puis, trouvant cette absence inquiétante, il avait trainé dans les rues et les lieux publics et avait écouté ce que disaient les habitants de la ville. L’ambiance était étrange, inquiétante, lourde comme du plomb. Les gens fuyaient, le regard bas dès que Jacques essayait de savoir ce qui se cachait derrière la lourde porte du palais. Plusieurs fois, il avait entraîné des hommes de rencontre dans des estaminets afin de leur offrir à boire. L’alcool, il le savait bien, savait parfois délier les langues. Petit à petit, il apprit ce qui se passait au château. Bribe par bribe, morceau par morceau, il arrivait à reconstituer la soirée de son père. Il apprit que plusieurs hommes avaient ainsi disparu après être allé présenter leurs hommages. L’entretien, les échecs, le chat, la prison, tout se mettait en place et Jacques petit à petit, reconstituait le puzzle de la disparition de son père.

Chez lui, il retrouva sa mère, son frère et sa sœur. Catherine décida de la tenue d’un conseil de famille afin d’analyser la situation et de prendre rapidement les décisions qui s’imposaient. Le propositions fusaient, chacun apportait sa pierre à l’édifice et les préparatifs pour tenter de faire libérer Pierre avancèrent rapidement. Il fut décidé que Catherine repartirait dans la ville, sous une fausse identité et accompagnée de Thomas, le plus petit des enfants. Ils demanderaient à être reçus tous les deux.

Comme ce fut le cas pour Pierre, Catherine prépara des cadeaux pour le maitre du palais. Comme pour Pierre, elle choisit les plus belles étoffes, les brocards le plus brillants, les soies les plus agréables à la peau. Toute la famille s’attela aux préparatifs. Toutes les caisses furent chargées prêtes au départ.

Au matin, Catherine et Thomas firent leurs adieux. Juste avant de partir, Thomas ajouta une petite caisse au chargement général. Un petit cadeau particulier auquel il tenait beaucoup.

Après deux jours de voyage, Catherine et son jeune  fils se présentèrent devant la lourde porte du palais.

Le garde s’effaça et les laissa entrer.