octobre 29

Ce sera votre punition

Les chandelles éclairaient à peine la petite chambre. Il était vingt-et-une heures trente et dehors, la nuit était déjà complète.

Le rue Neuve des petits champs était plongée dans l’obscurité. On n’entendait que le bruit des animaux dans la rue, les courses effrénées habituelles des rats et des chats. Au rez-de chaussée, deux étages en dessous de chez lui, La Fontaine entendait vaguement les conversations qui se tenaient dans le salon rose de Madame de la Sablière. Juste un brouhaha. Pas moyen évidemment de savoir qui  parlait et quelle était la teneur de la conversation.

Depuis la fin des beaux jours, Jean de La Fontaine travaillait ardemment à l’écriture d’un nouveau recueil de fables. Il avait besoin de grand silence et de beaucoup de concentration. Et la concentration était difficile à trouver par ces temps. Depuis un peu plus d’un mois, Jean était dans un état difficile à décrire. A la fois une joie profonde et un tourment de tous les instants.

Le 6 septembre, en fin d’après-midi, mourait son ennemi juré. Jean-Baptiste Colbert. Celui qui avait fait arrêter Fouquet son protecteur, celui qui lui avait fermé toutes les portes qu’il était en droit de voir s’ouvrir devant lui, celui qui l’avait forcé à partir en exil avec son oncle Jamard, quelques années plus tôt.

Bref, Colbert était mort et Jean de la Fontaine ne se privait pas de faire savoir à son entourage le plaisir qui était le sien. Ce n’était pas un méchant homme, tout le monde le savait, mais il avait la rancune tenace et sa haine de Colbert était connue de tous.

Et cette mort inattendue lui ouvrait un horizon bien intéressant. Le contrôleur général des Finances n’était pas seulement ministre, il était également académicien.

L’académie Française : le rêve de La Fontaine, la consécration de toute une vie d’écriture et de privations. Il allait enfin pouvoir y entrer. Au fauteuil 24. Mais pour cela, il devrait, comme c’est l’usage, faire l’éloge de son prédécesseur… Faire l’éloge de Colbert. En dire du bien, être condescendant, dégoulinant de bons mots et de compliments. C’était impossible à ses yeux.

Ce 29 octobre 1683, il était donc à sa table de travail, face à la fenêtre, tout à son écriture et plongé dans une rêverie qui lui était familière.

Son attention fut soudain attirée par l’arrivée d’un carrosse en bas sur les pavés de la rue. L’attelage stoppa devant la maison de Madame de la Sablière. La porte s’ouvrit et un homme de grande taille en descendit, seul. Il était enveloppé d’une grande cape de velours bleu, et portait sur la tête un immense chapeau orné de deux plumes d’oie. Le bruit des roues et des chevaux laissa la place à un bruit de bottes nettement perceptible. Tous les sens de Jean étaient en éveil. Malgré ses soixante-deux ans, il avait encore l’ouïe fine et la vue perçante. Il entendit nettement que l’homme frappait à la lourde porte de chez sa protectrice. Charles, le valet de porte devait être en train d’ouvrir au visiteur.

Jean posa sa plume, se leva et s’approcha de la porte de sa chambre. Il était rare qu’un visiteur non attendu se présentât ainsi en pleine nuit sans avertir et se fît ouvrir la porte si facilement. Jean perçut distinctement la voie de celle qu’il nommait Isis, puis la voix de l’homme.

Des bruits dans l’escalier. On montait. Mon Dieu, ce visiteur ne pouvait être que pour lui, car, aux deux étages séparant sa chambre du salon, il n’y a que des chambres et le boudoir de Madame de la Sablière. Dehors, les chevaux piétinaient et faisaient résonner leurs sabots nerveux sur les pavés de la rue. Jean attrapa sa perruque posée sur la seconde chaise de sa chambre. Il eut à peine le temps de l’ajuster qu’on frappa à la porte. La chambre était tellement petite que notre fabuliste n’eut pas grand chemin à faire pour aller ouvrir. D’un geste ferme, il tourna la poignée.

Madame de la Sablière se tenait dans l’embrasure de la porte, visiblement en colère.

- Monsieur de La Fontaine, déclara-t-elle, voici un visiteur pour vous. Mais je vous ai déjà dit lorsque Monsieur Racine est venu vous voir le mois dernier, je ne vois pas d’un très bon oeil que vous receviez ici. Mon salon vous est ouvert, vous le savez, vous habitez chez moi, vos réceptions se font en bas. Vous savez mon affection pour vous et je ne souhaite pas avoir à vous le dire une nouvelle fois. Ceci étant dit, Monsieur de La Fontaine, ce gentilhomme, qui ne m’a même pas donné son identité, souhaite vous entretenir quelques minutes. Je vous laisse donc. Ne soyez pas longs, la nuit est déjà froide, et j’aimerais me coucher rapidement. Vous savez que je n’aime pas savoir que l’on va sous mon toit lorsque je cherche le sommeil. Allons, Messieurs, je vous souhaite le bon soir. »

Avant même que le locataire de la chambre n’ ait pu ouvrir la bouche, l’homme était entré, Madame de la Sablière partie et la porte refermée.

L’homme se planta devant le poète et sans faire de manières, retira son chapeau et délaça sa cape.

La Fontaine tomba à genoux.

- Majesté, lui dit le poète, c’est un immense honneur que vous me faites là.

- Relevez-vous, Monsieur de La Fontaine, lui dit le Roi. Nous ne serons pas longs, car nous ne souhaitons pas éveiller quelque soupçon que ce soit.

- C’est trop d’honneur, Sire.

- Ne me coupez pas, Monsieur de la Fontaine, j’irai droit au but, car ce sont de choses importantes que je souhaite vous parler.

La Fontaine n’en revenait pas. Le Roi en personne, dans sa modeste chambre et qui venait l’entretenir de choses importantes.

- Vous pensez que je ne vous apprécie guère et toute la Cour le pense également. C’est du moins l’image que je souhaite en donner. Comment voulez-vous que je me montre agréable face à un fabuliste qui me prend en permanence pour cible  ? Certes, Monsieur, vous n’êtes pas un pamphlétaire, mais le ton de vos écrits va souvent au-delà du supportable.

- Majesté… tenta La Fontaine.

- Ne nous coupez pas, vous ai-je dit. Le Lion, parfois le Loup, je sais bien de quoi il en retourne. Me prenez-vous pour plus bête que je ne suis ? Moi aussi je lis vos fables et moi aussi je les comprends.

- Sire, essaya à  nouveau l’écrivain.

Louis XIV ne nota même pas la remarque.

- Mais ce que personne ne sait, c’est que j’aime énormément ce que vous écrivez, La Fontaine. J’aime votre style, votre façon de mettre en poèmes ce que tout le monde me cache et n’ose me dire. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour vous, Monsieur.

- C’est trop, Majesté, esquissa La Fontaine en esquissant une révérence comme il savait les faire.

- Alors faisons un marché, voulez-vous ? Continuons à jouer chacun notre jeu. Moi celui du méchant qui ne vous aime pas et refuse tout, vous celui du serviteur dévoué et zélé que vous êtes attendant de moi un geste pour vous envoyer chez Richelieu.

- Je ne comprends pas, Majesté.

- Voilà, reprit le roi. Colbert est mort. Bon débarras. Pour être honnête, il commençait à nous faire un peu d’ombre et je ne suis pas certain de sa droiture. Son fauteuil, le 24, est donc libre. Votre place est à l’Académie, Monsieur de La Fontaine, aucun doute là-dessus. Faites-en la demande, faites acte de candidature aussi vite que vous pouvez.  L’académie approuvera cette candidature, nous nous en portons garant.

- C’est déjà mon intention, Sire. Mais Boileau aussi brigue la place.

- Je sais, dit le roi. Et il l’aura.

- Pardonnez-moi,  Sire, mais je en comprends pas.

- Réfléchissez La Fontaine. Qui nomme à l’Académie le candidat proposé ?

- Le roi, Sire.

- Exactement.

- Vous parait-il concevable que je vous nomme alors que tout le monde pense que je vous déteste ? Ce serait me déjuger moi-même, ne trouvez-vous pas ?

- Certes, Sire.

- Alors, posez votre candidature, et moi, en méchant roi, je la refuserai, je vous ferai attendre, patienter, enrager. Je donnerai à tous l’impression que je vous déteste, que je vous fais payer vos contes licencieux, que j’ai adorés, de vous à moi…

- Jusqu’à quand, Sire ?

- Jusqu’à ce qu’un autre académicien ne se décide à rejoindre Notre Seigneur. Il y aura alors deux fauteuils de libres. Je nommerai à la fois Boileau et vous-même. Ainsi, j’aurai donné l’illusion à tout le monde que je continue à vous détester et ne vous nomme que parce que je ne peux faire autrement.

- Sire, si je peux me permettre.

- Rien du tout, coupa le Roi. Il en sera ainsi. Vous entrerez à l’Académie, Monsieur de La Fontaine, car vous êtes le plus grand, le plus illustre et le plus talentueux de nos écrivains actuels, mais vous y entrerez quand je vous laisserai le champ libre. Et surtout…

- Surtout ?

- Surtout, vous entrerez à la place de Colbert. Ce sera votre punition. Faites son éloge, mais faites bref. Et surtout aussi, n’en dites jamais rien à personne. Toute la Cour doit penser que je vous tourmente comme nous aimons à vous tourmenter.

Avant même que Jean de la Fontaine ne puisse répondre quoique ce soit, le roi avait  remis sa cape, pris son chapeau et ouvert la porte.

- Je m’en vais, La Fontaine. Je ne veux pas irriter Madame de la Sablière. Je vous laisse tout à votre ouvrage. Pensez à l’Académie. Vous l’aurez La Fontaine, vous l’aurez, même si vous devez me la réclamer à genoux. Vous en avez ma parole. Mais surtout, je vous le redis, pas un mot. A personne »

Et la porte claqua.

 

(Dans la vraie vie, le roi Louis XIV n’a jamais apprécié La Fontaine. Des experts se disputent encore pour savoir si le fabuliste a rencontré deux ou trois fois le roi ,mais guère plus.  Louis XIV a fait tout son possible pour reculer la date d’accession à l’Académie de La Fontaine. Il savait que c’était inéluctable, mais il s’est efforcé, tant qu’il a pu, de retarder la gloire du fabuliste. Le souhait du roi était de faire élire Boileau. Le site Lafontaine.net vous en donne l’explication complète à l’adresse http://www.lafontaine.net/lafontaine/lafontaine.php?id=14)

 

 


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Posted 29 octobre 2012 by JMB in category Fiction, Hommage, Uchronie

4 thoughts on “Ce sera votre punition

  1. Daniel68

    Très joli conte.
    Je me permets les remarques orthographiques suivantes:
    « la voie qu’il nommait Isis »: les voies du Seigneur sont impénétrables…
    « Vous l’aurez La Fontaine, »: une petite virgule devant La Fontaine, non?
    « L’académie Française »: tout au long du texte, vous mettez, ou non, la majuscule. À valider.
    « A personne »: si votre logiciel le permet, un accent grave serait le bienvenu.
    Cordialement
    Daniel

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  2. Eschylle

    Quel plaisir de lire cette jolie histoire !
    Le chat (siamois de surcroît) que je suis apprécie les contes et fariboles, et cette entrevue est charmante en tous points.
    Qu’importe la crédibilité si la vraisemblance est là ? Et le ton, le rythme !
    Merci à vous d’avoir égayé un vieux matou (qui en est à sa troisième vie, tout de même !) dont l’une des sources de joie est la lecture sur la toile.
    Je retourne faire la sieste.

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